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Musique de la semaine

Arundo Donax

27 mai 2015 3 27 /05 /mai /2015 08:11





Ont-ils du talent ou sont-ils tout simplement victimes innocentes et distraites de cette désespérante espérance que projettent nos proches en chacun de nous?

Qu'importe, l'un dessine des cactus ou des couchers de soleils formidables sur les murs et les trottoirs, l'autre fait semblant de croire qu'il est journaliste.

Leurs soeurs, amantes, amies, épouses futures ou en cours, pères, mères et oncles veulent qu'ils deviennent célèbres ? Peut-être cela sera-t-il mais foi de Léopold et de Cyrille,  ce ne sera pas par les voies habituelles.

C'est l'un des lieux où ils se sentent le mieux, le hasard, qui les fait se rencontrer. Le jour même, à la faveur d'une balade impromptue dans une campagne aux fleurs étiques, à l'atmosphère encore encombrée des remugles de la ville, où pour tout dire la prairie longée de papiers sales et vêtue de trois pins est d'un rare insipide, ils vont se laisser aller à leur seule vocation: rêver.

" Si peu de temps qu'on se trouve à ne rien faire, le monde change et devient intéressant. C'était d'abord la chaleur qui semblait plus profonde. L'étendue entre terre et ciel prenait toute son ampleur jusqu'aux horizons qui semblaient reculer. Et cela devenait d'autant plus étonnant de voir les dessins minutieux de cette ombelle portant des fleurs infimes, et de ces tiges velues d'épervières. Dans une prairie sèche, la végétation privée d'eau doit s'abreuver à des sources imaginaires ( ...) Les racines forment des réseaux divisés à l'infini, et la plus mince corolle calcule avec une ingénieuse économie ce qu'il faut dépenser pour aviver ses couleurs et fournir de miel les abeilles perdues dans l'azur.

Rebondissant de ces horizons inaccessibles et plastiques, multiples et se démultipliant, à ce qui bruit sous leur nez, minuscule et vivant, ils découvrent sans presque s'adresser la parole que le merveilleux est hors champ du questionnement, 
que " Soudain, l'amitié était là."


Partagés en permanence entre les jeunes femmes qui tournent d'autant plus autour d'eux qu'une réputation très avantageuse leur est faite en ville, à laquelle ils n'ont guère contribué d'ailleurs, et leur goût pour le temps que l'on prend et perd plutôt qu'il ne vous dompte, nos deux amis vont se laisser porter par les événements.  Pourquoi faire quelque chose de sa vie quand il suffit d'attendre que le miracle ait lieu?

Vous serez, comme je l'ai été, infiniment touchés par les juxtapositions constantes de climat intérieurs et de lieux.
Elles créent un sentiment de surprise telle
que l'on sent un morceau de soi soudain arraché et porté haut,
sans que cela fasse autre chose qu'une douleur exquise quoique profonde,
comme dans ce passage:

" Elle demeurait presque gaie. S'il y avait sur son visage quelque mélancolie, sa minime gaité, nullement feinte semblait venir du fond de cette belle soirée d'automne.  Bientôt il y aurait des étoiles."

Ce " Bientôt il y aurait des étoiles", en rideau s'ouvrant sur une peine discrète, je n'en suis pas revenue... Tant il est vrai que rentrer dans l'oeuvre de Dhôtel, c'est accepter de s'y perdre et y rester toujours.
Aimer que l'événement soit sans cesse différé et son surgissement comme une bouche bée.
Aimer que rien dans les phrases ou l'histoire n'appuie ni ne cède à ces complaisances qui permettent à certains de se vendre avec  " le choc des mots et le poids des images" . Dhôtel, c'est - pour la lectrice non experte que je suis - le plaisir des lisières sans cesse découvertes, un peu comme ces fossés qui sont des continents où l'on se laisse happer par une fleur minuscule en sentant dans le dos le soleil qui appelle.  C'est le plaisir de relire dix fois les mêmes oeuvres en comptant l'occurrence de certains mots: les " Alors " dans l'Honorable Monsieur Jacques ou les couleurs obsédantes attachées à chaque roman...

Mais revenons à cet ouvrage... Comme ces enfants qui ne rêvent que de pentes interdites où glisser, se faire mal et en rire, nos deux compères vont s'ouvrir entiers à l'imprévu. Même s'il doit leur faire mal.
Et de fait ce livre est plein de rebondissements romanesques, avec cette touche poétique et parfois fantastique qui fait toute la saveur des oeuvres de Dhôtel. Ici un fantôme de noir vêtu, là un éleveur de cactées rarissimes, puis une belle voleuse qui joue avec le coeur de ses victimes, des soeurs psychorigides prêtes à tout pour se séparer de ces deux hommes qu'elles aiment et veulent garder en les tenant au plus loin, le tout sur fond très d'actualité d'expropriation de petites gens à des fins de promotion immobilière.
Oui, ce livre nous parle de nous. Des catastrophes que l'adulte en nous cherche à éviter mais que l'enfant  - en nous aussi -  provoque, accepte, métabolise.

Tout peut faire soudain basculer une vie, l'apparition d'une mystérieuse petite fille, une prairie désolante ou le charme d'un coucher de soleil. " On calcule, on raisonne, et la vérité essentielle se trouverait aussi bien dans l'éclat d'une fleur. A condition que cet éclat brise soudain l'ordre habituel de nos façons de voir et révèle une vérité qu'on a toujours refusé de saisir ".

Puis à la fin, tellement étonnante qu'on en revient changé: "
On n'aurait pu dire si c'était de la simple beauté ou de l'épouvante. Pareille chose n'arrive pour ainsi dire jamais dans une vie. Seigneur, était-ce là ce qu'on attendait depuis toujours? "

Eloge de la flânerie, de la paresse, de l'ouverture de l'être tout entier à l'existence, de l' acceptation joyeuse et presque naïve de ce qui se trouve sous notre regard que nous ne voyons pas, dont la laideur ou la pauvreté cachent des merveilles, éloge des recoins cachés dans une géographie connue déjà, du fortuit et du simple.

Quête amoureuse désespérée et qui ne veut pas sa résolution, c'est si beau de s'attendre de se dire que peut-être l'amour ne se réalisera jamais, c'est si beau cet élan qui porte vers l'autre avant même le premier contact, quand les corps s'ignorent encore, quand le mystère est entier... ( les scènes où Léopold épie son Aimée sous la pluie et dans un inconfort que Dhôtel qualifierait de magnifique sont à la fois tendres et désopilantes)

On retrouve bien sûr d'une page l'autre des thèmes très chers à l'auteur, mais écrits avec une lenteur encore plus lente... je dirais même que si les romans de Dhôtel sont toujours lents, celui-ci est indo-lent. Ecriture surprenante, mais qui se coule parfaitement à la psychologie de nos deux paresseux, dont les hésitations, la redondance dans l'indécision, disent cette paresse qui pousse en bulles increvables dans la pâte humaine, le sens de l'improvisation de leur vie qui imprègne ces anti-héros, toujours étonnés et heureux des brusques basculements du destin.

M'a particulièrement touchée, aussi, l'insistance sur cinq postures des deux personnages principaux face à leurs partenaires toujours bavards, toujours courant toujours assurés d'eux-mêmes.

Quand ils sont allongés, c'est dans l'herbe, jamais dans un lit, dans l'herbe à contempler le monde, aussi bien le micro monde sous leurs yeux que les horizons lointains ou les femmes qu'ils aiment.

Quand ils sont assis, c'est toujours de compagnie et non pour travailler, et leurs temps est davantage dédié à l'écoute du monde qu'à la parole sur le monde.

Quand ils marchent, c'est au hasard, vers d'improbables péripéties, des rendez-vous manqués avec la ville et ses musées de toute nature. En vérité seule les intéresse la nature.

Quand ils courent, ce qui est des plus rares, c'est le monde qui les perçoit, mais de manière tellement fugace qu'on en vient à se demander si ce n'est pas hallucination.

Quand ils dis-courent enfin, c'est toujours pour hésiter et ne pas se résoudre, pour espérer et se convaincre qu'il n'y a aucun espoir et que la merveille est là... Non pas pour énoncer des vérités définitives mais au contraire, que la verité est comme eux, errante toujours.


Je vous conseille encore vivement ce roman doué d'une écriture qui
aime ses héros mais aussi son lecteur et qui, au moment même où Dhôtel reprend sa liberté par rapport à l' histoire contée de derrière son propre buisson,  les laisse tous s'enfuir au dernier mot posé, sans chercher à les retenir, au nom de ce  " Soudain l'amitié..." qui seul permet d'aimer l'autre,  libre...

Ce livre a basculé ma vie.




 



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publié par Viviane Lamarlère - dans Coup de coeur pour des livres
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