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Musique de la semaine

Arundo Donax

14 juin 2007 4 14 /06 /juin /2007 19:34


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Il coulait au-dehors une fumée dont Chana n'aurait su dire si elle était froide ou chaude. Celle qui s'échappait, encore tiède, de ses lèvres se mêlait aux épaisseurs du ciel flottant autour de leur tipi.

Les berges de la Rivière aux Loups étaient jonchées de feuilles d’érable cramoisies, que l’humidité  de la Grande Baie collait en couches odorantes.

Des oiseaux de mer se disputaient joyeux au-dessus de leur campement, sans doute un banc de poissons au large avait-il attiré leur regard et le vent les avait-il détourné de leur appétit en les poussant jusqu'au coeur des terres.
Leur querelle vrillait les oreilles de l’enfant.



- Mère ! Mère ! Comment arrêter ces bruits d’oiseaux ? Je voudrais ramasser des feuilles en silence et …
- Empêcher les oiseaux de parler en cette heure du jour ? Enfant, il faudrait leur tendre un immense calumet de paix pour leur clouer le bec !
- Hé bien… faisons !
- Petite, tu ne sais même pas à quoi cela ressemble…
- Parce que tu n’as jamais voulu me montrer, Mère.

Dans les bois avoisinants, la tribu des Loups écoutait leur début de dispute. Ils savaient que l’aïeule finirait par s’asseoir, prendre sa petite fille contre elle et lui raconter la suite de leur histoire.

Et de fait, Chana tournait autour de la vieille femme toute occupée à ranger du poisson sur des claies verticales, puis pour finir :

- Fille de Chicoutimi, raconte-moi le calumet de paix.
- Enfant tu n’as pas l’âge de fumer.
- Tu peux me faire goûter sans me faire toucher
- …
-  Mère…
- D’accord, assieds-toi.
- Si je ne touche pas j’imaginerai!
- Je sais enfant, je sais, je connais ta capacité à imaginer, je la connais.
Ecoute.

Au plus lointain que tu songes
il y avait la mer
ses vagues ses collines ses creux
d’écume et tout cela vivait calme comme un monde perdu
et puis
un jour
sortit de l’eau une immense colère
une colère haute comme une montagne
elle répandit ses lèvres et ses dents déchirèrent la plaine


Les couleurs s'enfuyaient
les humains et les bêtes
même ceux qui se haïssaient
se trouvèrent embrassés
leur sang courut quelques secondes en silence
puis leur chair écrasée
galette
d’ocre rouge et de blanc

Avec le temps
les os la chair le sang
se transformèrent en pierre.

Un village s’établit sur cette pierre rouge traversée de vents capricieux
des hommes et des femmes avaient réussi à se sauver ainsi que quelques bêtes

Un jour qu’ils avaient faim des chasseurs laissèrent femmes et enfants au village et suivirent la piste d’un bison. Ses traces partaient fraîches encore d'un chemin caillouteux comme un ruisseau. Les pierres avaient gardé en elles souvenir sonore et régulier de sa course .
Un bison ! Depuis combien de temps n’en avaient-ils croisé !

Le jour tombait déjà sur les collines rouges
les chasseurs faméliques allaient poser leur camp
et allumer le feu entre les pierres quand
ils voient dans le lointain quelque chose qui bouge
fluide comme le temps
légère de nuage
une femme flottait qui les rejoint
et leur dit:


Vous ne pourrez jamais apaiser la colère de vos dieux
et entendre vos pères
si rien de vos pensées ne s’envole vers
eux

Elle prit alors de la pierre rouge qui était tendre
l'évida en petit four
de son ongle grava sur le tour
sept cercles
un bison en son centre
et rentra le fourneau au bout d’une branche d’aulne creux.
Puis elle cogna légèrement la pipe sur une pierre ronde

- C’était quoi cette Pierre, fille de Chicoutimi ?
- Je crois que cela montrait la Terre, enfant, le fourneau de la pipe était de terre rouge et en le tenant dans leur main, les Hommes de la tribu devaient montrer qu’ils se sentaient à jamais responsables de leur Terre mère.
- Oui, mais pourquoi taper sur la Pierre ?
- Enfant… pour dire aux Hommes que la Terre les porte et qu’ils la portent eux aussi.
- Ah…
- Tu as toujours besoin que je t’explique tout, tu pourrais de temps à autre faire l’effort de deviner, ou de réfléchir, non ?
- Ne te fâche pas Fille de Chicoutimi, un jour je saurai penser toute seule, pour le moment je ne comprends pas tout…
- Il en faut de la patience avec toi !

Au loin Père Loup hochait la tête :
-C’est sûr qu’il en faut de la patience avec elle. Toujours à questionner.
-C’est sûr que tu as tout appris sans que ton propre père te montre!  lui répondit sur un ton aigre doux sa première épouse…
- ...

- Fille de Chicoutimi, raconte-moi la suite…

Elle décora la pipe de plumes qui étaient attachées à sa taille
des plumes d’aigles luisantes comme l’huile
envoya les hommes cueillir des herbes
ces herbes qui protègent même si elles sont amères
en fourra la pipe
s’arracha un morceau de sa chair et la mit à brûler
de cette flamme alluma le calumet
en tira quelques bouffées dont elle envoya la fumée vers la terre, le ciel  dans les quatre directions du monde
et leur dit :

Le bois est ce qui croît sur terre
Les plumes ce qui vole au-dessus
Ce sont vos pensées et votre amitié pour la terre, les bêtes ailées ou les créatures terrestres, qu’elles soient de feuilles ou de poils
Ce sont vos pensées qui partent dans la fumée
Que vos pensées soient pures
Car par elles vous êtes reliés
Comme nous le sommes ici dans un immense cercle
Celui de l’amitié

Elle le fit passer alors autour d’elle en silence.


C’est alors que l’un d’eux pria que le jour qui vienne leur ramène du gibier...
Il eut à peine le temps de mettre en images et en mots cette pensée derrière ses yeux qu’au loin un troupeau de bisons vint se poser sous leurs flèches, le poitrail offert.

Ils demandèrent pardon en armant leur arc.

Ils ne revirent jamais la femme
Elle s’évanouit comme le nuage au contact du soleil

- Pourquoi ?

- Et pourquoi pas ?

- Et les femmes aussi peuvent… ?

- Cette pipe sacrée, enfant, elle nous enseigne que nous sommes tous reliés, il n’y a pas dans le cercle un animal ou un être qui vaille moins que les autres, les femmes peuvent fumer avec les hommes. Pourquoi cette question ?

- Et pourquoi pas ?

- Insolente !

Au loin les loups écoutaient.

-Je t’avais dit qu’elles finiraient par se disputer et auraient besoin de la pipe sacrée pour se réconcilier…

- Mais que dis tu ? Chana tient de son aïeule, sitôt que les mots se sont enfuis de sa bouche elle ne sait même plus le vent qui les a porté... Allons mon ami, ne nous disputons pas non plus car je te rappelle que c’est aux hommes que fut donné le calumet de paix, pas aux Loups…




 

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publié par Viviane Lamarlère - dans Contes de la rivière aux Loups
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