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Musique de la semaine

Arundo Donax

5 juillet 2007 4 05 /07 /juillet /2007 10:02




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Dans la clairière toute proche de la rivière aux Loups, bien des lunes avaient roulé dans le ciel, l’été avait installé sur les cimes des arbres ses chants d’oiseaux, ses orages et ses lueurs qui rechignent à s’enfuir vers le lendemain.

Il faisait nuit noire. Aussi noire que le secret de soi où se gardent les voeux, aussi noire que la crinière des mustangs dans les champs non loin du tipi. Mais cette nuit pourtant offrait appuis au regard dans l’émeraude des branchages, l’or repoussé des berges, la blancheur des cailloux près du foyer ou miroitant dans l'eau.

Chana s’ennuyait un peu, un vent gris tournait en rond dans sa tête et poussait ses pas à chaque fois plus loin de leur abri.
Assise au bord du foyer, son aïeule recousait en silence des peaux de rennes qu’un grand coup de tempête avait déchiré quelques jours auparavant. Cela ne prêtait pas trop à conséquences pour la saison en cours mais il fallait voir plus loin que la tiédeur relative des nuits et la torpeur des bêtes.

- Chana ? Si tu venais m’aider au lieu de dévaster toutes les herbes de voyage !

- Oui, Mère, je viens… je viens… murmura Chana que la couture n’avait jamais enthousiasmée.

-Viens enfant, cela te changera les idées, je sens bien qu’un cycle se termine pour toi et qu’en entamer un autre te pèse sur un coin de l’âme.

- Ce n’est pas ce que tu crois, Mère.

- Tsss… ! je te connais, enfant. Qu’est-ce qui te tracasse, dis-moi, je peux repriser tout en t’écoutant.

-Mère, tu vas te moquer...

- Mais non! dis!

- Fille de Chicoutimi, cela fait des soirs que je te regarde repriser notre tente, et je ne comprends pas pourquoi ce fil si clair avec lequel tu réunis les peaux de bêtes est noir au sortir de ta paume, vert-plume au bout de tes doigts, ocre lorsque la flamme s’incline un peu vers lui, puis tout blanc quand il est enfin à sa place?

-Enfant, tu poses toujours des questions compliquées. Laisse-moi y réfléchir un peu.

Derrière les futaies, Loup leva une oreille puis l’autre. Il aimait les contes de la Fille de Chicoutimi, et avec le temps avait appris à apprécier les questions de la petite fille qui les déclenchait si naïvement.

-Je vais te raconter une histoire.
Ecoute et ne m’interromps pas.

Il y a longtemps le monde
sans couleur sans parfums sans musique
je ne saurais te dire s’il était mort ou vif
mais il était
posé dans un ciel lui aussi sans couleur sans parfum sans musique.

Pour te donner idée de ce monde, il ressemblait à un coing bien mûr ou un fruit de la passion lorsque leur peau est cuite et recuite de soleil et bossue comme celle d’une vieille baleine.
Mais au coeur de cet univers quelque chose palpitait, comme les ailes de l'oisillon qui veut quitter son nid.
A force de se tordre en tous sens, la Chose qui battait au creux du fruit-monde et s'y sentait sans doute à l'étroit découpa une petite, toute petite ouverture dans cette chair dont je ne sais te dire si elle était âpre ou sucrée, je n'y étais pas, n'est-ce pas, donc ne me pose pas de questions encore plus compliquées

- Mais mère...

- Ne m’interromps pas, je suis vieille et perds vite le fil, enfant.
La Chose était étrange, fine comme une de ces laines avec lesquelles je brode, lumineuse comme l'étoile qui allait naître sur son passage, tortueuse comme l'orvet qui cherche l'ombre l'été et tremblante d’une volonté encore inconnue.
Quiconque se serait trouvé dans le ciel au moment de cette naissance aurait été ébloui des myriades de couleurs explosant du néant après son passage serpentant vers on ne sait quel but. Les traces que laissait la Chose derrière elle déformaient le ciel comme le font nos pas dans la neige.

Un peu malhabiles, un peu hésitantes au bord du gouffre qui les attendait, attirées par ces vestiges de brillance, toutes sortes de graines sortirent une après l'autre du fruit en s'accrochant à la rampe de volonté qui leur avait été laissée et se posèrent à la surface. Cela prit beaucoup de temps.

- Mère, qu’était ce fil qui a ouvert le monde ?

- Je te conte le fil
ne me parle pas fil
mais parle-moi plutôt
de l’eau du fil
de l’eau
enfant.

- …

- Bientôt ce petit monde se recouvrit de verdure et de pierres
de vie et trop souvent
de haine,
la chair rosée comme l’argile se brisait trop souvent
coupante comme une lame pour blesser l’amitié ou l’amour.

Et puis le temps passait, ce qui avait surgi du noir et s'êtait habillé de vert ou d’ocre finissait par fuir ses propres os, sa sève ou son écorce et blanchir au soleil, sous le sable ou la glace.

Un nouveau cycle recommençait
avec ses grands corbeaux d'hiver au regard de lune
ses oies bernaches qui découpent le ciel
ses champs d’avoine parsemés de lumière
ses arbres tirés par leur feuillage  roux vers la vraie vie qui est sous terre

- Mais alors…

- Oui, enfant, les couleurs obéissent elles aussi à des cycles de saisons
comme la vie
elles ne sont que ce qu’en dévoile la lumière du regard
celle du foyer qui incendie de vert-plume le noir de ma paume,
puis la nourrit de son or et son sang
enfin la pose à sa vraie place
qui est le blanc
union de toutes les autres nuances.


Le temps imperturbable continue son ouvrage
ce qui était blanc se pare du gris des transhumances
comme le vent qui souffle dans ton âme

puis il revient au noir avant de rejaillir
ici
ou là...

Les couleurs comme nous
ne sont que de passage
sortant de la nuit
marchant dans la nature et dans le jour et sous la pluie
dorant la chair des fruits et du soleil
puis pâlissant avec le temps pour rejoindre Manitou de l’autre côté du Monde
perles colorées sur un fil qui en dépit des apparences ne se rompt jamais
en route vers la lumière
nous ne sommes que de passage

- …

- Je te trouve bien sage, tout à coup…



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publié par Viviane Lamarlère - dans Contes de la rivière aux Loups
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