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Musique de la semaine

Arundo Donax

19 novembre 2007 1 19 /11 /novembre /2007 16:00

Consigne d'atelier: Un goût dans la bouche - deux associations autobiographiques.




Goût intact dans la bouche. Aussi le jour. Le mot suffit.

Nuit. Longue. Réveil brutal. Sueur assise. Yeux ouverts. Dos au mur. Papier peint de roses. Couleur brûlante. Naissance d’un visage. Naissance interminable qui traverse le front ressort par l’occiput rampe à travers les rêves. Des vagues successives rouges fluorescentes.
Un visage au coeur duquel mes yeux de myope ne distinguent qu’à peine un trou noir sans doute la bouche. Cri silencieux et déjà en exil. Mal à chaque traversée. Sueurs profuses. Des heures. Sucée par cette image. Envie de hurler mais le son ne franchira jamais mes lèvres. Epuisement. Lever tardif. Fiévreuse. Très.
On présume une crise de paludisme.
Faim soif. Perdu du poids dans la nuit. A boire à boire. Dix tasses de chocolat au lait.
Boire me lave de ce qui reste de trouble. Presque. Nivaquine
et puis

Elle.

Punaise. Punaise dans mon bol de lait.
Je la croque et l’avale. Le temps de réaliser son goût atroce il est déjà trop tard.
Punaise des bois. Pas le plus important.
Paludisme ?
Non.
La mort qui vient et que j’annonce. Une gifle. Tu es folle. Tu es folle de dire des choses pareilles. La mort, papa, la mort de quelqu’un. La mort de quelqu’un que tu connais. Et toi tu le connais ? Je ne sais pas mais je sais. Autre gifle. Réveille-toi !Va te recoucher.

Non.
Parce que je sais tout mon corps sait ce qui va arriver
ce qui a déjà eu lieu
ce qui s’est approché de ma nuit.


Une heure plus tard un télégramme confirme. Le chef de service de mon père à Yaoundé
son ami d’école vétérinaire
son frère de batailles et de rêves pour l’Afrique
décédé dans la nuit à 800 kilomètres de Jautan. Cancer du pancréas diagnostiqué dix jours plus tôt en rentrant d'Afrique pour les congés annuels nous dira son épouse. Rien pu tenter.Trop tard. Toujours trop tard. Famille unanime: " Garde-toi de faire connaître ce genre d'âneries!" Fermez le ban.

KORIANDER.jpg

Le froid du Rif en plein décembre. La maison est trop grande. Je l’ai repeinte en blanc. Le bleu dans la cuisine me fait penser aux criques où nous allions l’été si proche, les jours de repos de Michel. Poissons frais pêchés sous nos yeux cuits au feu de bois, un petit gris de Boulaouane, des fruits. J’ai peint des vagues autour des murs. Au salon la fleur du feu dans la cheminée est notre seule décoration. J'ai froid souvent de notre solitude à Bruno et moi.

Quelques livres, mon piano électrique et déjà des pierres ramassées dans les oueds.
Mimouna est là qui m’aide à faire connaissance avec mon tout jeune métier de maman. Une vieille Rifaine toute plissée de sourires et aux yeux enfoncés, bleus menthe. On ne voit qu’eux sur son visage. Elle suce à longueur de journée des morceaux de bois blanc dont j’ignorerai toujours le nom, me ramène du lait caillé dans des bouteilles douteuses du dehors savoureuses du dedans et des chardons de la montagne dont je fais des bouquets que j’éparpille dans toute la maison dans de grandes jarres de terre cuite.

Elle, lave le temps à la manière de là-bas
en lançant sur le sol et les murs de grands seaux d’eau fraîche
que nous poussons toutes deux vers le jardin 
avec de larges balais
ensuite nous buvons le thé à la menthe
riant de riens.



Mimouna dont les doigts tavelés giflent,
pour l'attendrir plus encore, la viande couverte de mouches bleues achetée au marché, Mimouna dont les mains de cueilleuse m’offrent des bouquets d’asperges sauvages qui valaient toutes les roses du monde… Mimouna la veuve au si franc parler qui foudroyait les hommes et que les hommes craignaient. " Les hommes, ça ne dit que des âneries!". Le seul... le seul... Elle n'avait pas senti venir la mort de son homme tant aimé. Tombé dans un puits en construction. Ecrasé par les mâchoires des pierres. Trou noir. Pas de cri. Yeux baissés.

Un jour elle me fait découvrir la  Harira
il y en a pour au moins dix personnes me dit-elle en riant
formule consacrée sans doute
Ramadan oblige.
Elle vient de loin Mimouna et part tôt le matin de son village dans la montagne. Parfois il fait si froid que je la garde dormir à la maison. Ferme est le banc sur lequel elle dort  elle ne veut pas de matelas.

Je déguste pour la première fois
ce persil que l’ on nomme Kosbor
coriandre

Kori andros
le mari de la punaise

Punaise. Maris. Deuils. Vies écrasées par la vie.



En mémoire d’elle.

qui croquait la vie à pleines dents


La punaise au lait
Saison craquée sous la dent
L'été est amer


 

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publié par Viviane Lamarlère - dans autobiographique
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commentaires

lutin 20/11/2007 15:27

Un texte que je n'ai pas abandonné, je l'ai pris par la main puis il m'a tenu la main pour m'accompagner jusqu'au bout. J'ai quitté l'Europe, le décollage a été immédiat. Merci

Russalka 20/11/2007 17:41

Merci à toi Lutin de ces paroles pleines de réconfortpuisse ta plume continuer son chemin.

Valentine :0056: 20/11/2007 13:42

Eh bien, là aussi, même long, ce texte est on ne peut plus concis : ces phrases courtes, qui frappent, rien que du sens...J'en apprends, des choses : sur le "Coriandre", par exemple.Une gifle parce que tu avais de merveilleuses prémonitions ?J'adore tes souvenirs de pays lointains.

Russalka 20/11/2007 17:40

Merci Valentine. Oui, une gifle. Comme tant d'autres fois, et j'en suis un peu lasse, je l'avoue...Mais ce n'est pas grave. Et si le silence était encore ce qui sera le plus... beau à entendre?

marlene 20/11/2007 11:44

Ton récit me fait tout oublier alentour...
Sortilège ?

Russalka 20/11/2007 14:12

je ne sais pasje ne sais plusmerci Marlène d'avoir lu ces souvenirs authentiques encore en vie grâce aux mots

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