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Mardi 25 mars 2008


Vous qui aimez encore sentir dans tout votre être la perle tiède couler sur votre joue, le flou des yeux et le cœur gros gros gros … imaginez un monde où les larmes ne seraient plus.
Impossible ! dites-vous ?
Que non quenotte
Qu’on me pende si je radote


Dans  le pays des Sèques, la révolte grondait.

Les dieux reprochaient sans cesse aux chefs des différents villages et à leurs peuples de se laisser aller à des bêtises qu’un enfançon n’aurait même pas été capable d'imaginer :  manger d’un seul soir les récoltes d’une année, dépouiller les forêts de tous leurs papillons pour en décorer les cases, forcer le cours de l’eau jusqu’à ce qu’elle crie de douleur.
Un beau matin, las d’entendre leurs dieux les gronder, les hommes de cette contrée-là avaient hurlé en direction de leurs demeures :

- Fuyez, Icônes, fuyez, nos Inventés-de-toutes-pièces !
Nous nous suffirons désormais à nous-mêmes. Nous sommes fatigués que vous nous preniez toujours pour des enfants.

Et les dieux s’en furent
désolés et pleurant,
mais emportant avec eux les outres pleines de larmes
dont ils abreuvaient le cœur des hommes pour les temps de chagrin,
de peur, de joie aussi.

Quenille quenouille
Qu’on me pende si je gâtouille

Le temps passa, en festoiements et banquets tels que bientôt,
la terre épuisée posa ses genoux en elle-même,
les arbres désespérés de courir derrière leurs fruits se couchèrent en travers des chemins,
les rios asséchés et flétris cessèrent de blaguer comme font les vieillards jusqu'à la fin.

- Oh Dieux ! Nos Inventés-de-toutes-pièces ! Revenez et rendez-nous ce qui coule des yeux que nous puissions emplir les rivières et les puits ! hurlèrent les hommes.

Mais les Dieux bien malins et vexés restèrent cachés là où l’on n’a pas encore trouvé mot pour dire où. Il leur fallait la leçon, à ces Sèques
celle qu’on ne sait que parce qu’on se l’est enseigné tout seul.


Alors le Grand conseil des Sages se rendit chez Bucheron.

- Ô, toi qui connaît les secrets de la forêt, dis nous comment font les arbres pour pleurer leur sève.
Bucheron avait toujours désapprouvé la conduite égoïste de ses frères, et avec une moue de dégoût leur tendit une collection de machettes et de poignards.
- Coupez-vous ! Ainsi pleure l’arbre. Ainsi saigne-t-il ses larmes.

Les Sèques se tailladèrent le cuir en tous sens, sur les bras, les cuisses et même le visage pour les plus effrontés, mais si le sang coula, aucune larme ne suivit.

- Votre cœur est devenu trop dur, dit Bûcheron, allez voir de ma part Vigneron.

Que sais que songe
Qu’on me pende si mensonge


Le Grand conseil des Sages se rendit chez Vigneron

- Vigneron ! Toi qui connais le secret du cep et de ses fruits, dis-nous comment fait la dive bouteille pour alanguir sa larme sur le goulot.


Vigneron avait toujours  désapprouvé les gaspillages de ses frères, et avec une moue de dédain leur montra le grand chai vide en cette saison.

- Mettez-vous en grappe et mûrissez! Ainsi fait la vigne avant de laisser couler son jus.

Hélas, le cœur des  Sèques était si endurci qu’ils ne pouvaient déjà plus se supporter les uns les autres et de grappe il n’y eut point. Les mains qu'ils tendaient les uns vers les autres pour s'unir semblaient retenues par quelque main maligne et invisible.

- Votre cœur est trop de pierre leur dit Vigneron, allez voir de ma part Joaillier, qui sait…


Les Sèques se rendirent à l'orée du pays,
où Joailler qui est aussi sorcier et connait le secret de la vie éternelle taillait les pierres sacrées.


- Joaillier ! Toi qui connait le secret des eaux minérales, rends-nous nos larmes emportées par les dieux!

Joaillier avait toujours eu honte de la sottise et de l'orgueil de ses frères, aussi en faisant la grimace leur tailla-t-il des larmes de diamant à poser sur leurs joues les jours de peine et de joies. Et chacun de croire son souci résolu. Car s’ils ne pleuraient pas, du moins pourraient-ils faire semblant et chacun sait qu'entre faire et faire semblant, il y avait peu de différence parfois. Peut-être ainsi parviendraient-ils à faire jaillir l'eau vraie de leurs yeux?

Hélas, la peau des hommes était devenue aussi sèche que leur cœur
et les fausses larmes
ne tenaient pas même le temps de penser
à un vrai chagrin.

- Vous êtes devenus secs jusque dans vos âmes, leur dit Joailler, je ne vois qu’une solution, allez au Vent ! Bon vent!
Et il leur claqua au nez la porte de sa boutique.

Que rien querelle
Qu'on me pende si je chancelle

Aussitôt dit aussitôt fait
Le Grand conseil des Sages réunit tous les peuples
et ils se rendirent chez le Vent


Et le vent du désert qu’était devenu cette contrée se mit à souffler
souffler comme les trompes marines autrefois
apportant dans ses plis
tout ce qui séparant
rapproche
les souvenirs si différents des marchés du vieux temps
leurs odeurs mélangées et âcres
la couleur douce des roses de porcelaine
l'ombre fraîche des choses dites à voix basse dans la profondeur des cases
le goût des chants d’oiseaux dans le mordre mango
quand pluie petite vient taper langue

Et de tout cela et sans doute aussi
des grains du sable du désert
alors même que leurs dieux étaient assoupis
les hommes se mirent à pleurer

Depuis, ils savent
qu’en dépit de sa transparence
le vent, enfants, est d’importance

Qu’il pleuve ou vent
Qu’on me mange si je mens.



par Viviane Lamarlère publié dans : Les naissances du Monde
commentaires (9)    ajouter un commentaire
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Commentaires

On es reste sans voix...Merci Viviane

commentaire n° : 1 posté par : marlene (site web) le: 25/03/2008 11:30:18
merci Marlène, c'est super gentil, ce n'est qu'unpetit conte...
réponse de : Russalka (site web) le: 26/03/2008 19:28:20
Comme tu sais imaginer des histoires merveilleuses et pleines d'enseignement ! Je suis sûre que ça vient de quelque héritage... (sourire).
Je m'attendais à ce que tu dises que le vent leur a rendu les larmes : car dimanche, il ventait si fort en Berry, que j'en pleurais en me promenant.
commentaire n° : 2 posté par : Valentine (site web) le: 25/03/2008 19:30:10
Sans doute monarrière grand mère était elle conteuse (sourire) mon grand-père l'était. il ssavait en peu de mots camper une histoire ou même l'Histoire. il me racontait sa guerre, son enfance, sa vie et cela m'a marquéue à tout jamais. oui,le vent, sans lui, que serions nous, c'est derrière lui que viennent les odeurs, les rumeurs, les couleurs de l'aube.
réponse de : Russalka (site web) le: 26/03/2008 19:30:32
La forme est délicieuse
le lecteur bondit d'étape en étape les yeux pleins par avance de ce qu'il sait y découvrir de sages cabrioles
notamment ces inventions dont fourmille ton récit
quant à l'histoire
elle est en tous points imaginaire et vraie à la fois
j'y retrouve un quotidien où effectivement
tout est sec
et où l'envie d'avoir envie de pleurer
est tellement présente
qu'elle trouve des commerçant pour en vendre des imitations.

Merci Viviane pour ce conte
goutteux et savoureux comme un banquet de fête.
commentaire n° : 3 posté par : le bateleur le: 25/03/2008 21:43:26
merci à toi, Luc, d ece commentaire qui nourrit la plume
et lui donne envie d'autres contes
si toutefois overblog me laisse un peu de liberté pour les poster sans dommage
faute de quoi
...
je vais pleurer (sourire)
réponse de : Russalka (site web) le: 26/03/2008 19:32:12
mon commentaire ne s'est pas enregistré. Je disais que pour un conte aussi beau, l'on ne te mangera pas.. promis.. un conte, c'est toujours vrai quelque part. toujours.
commentaire n° : 4 posté par : clementine (site web) le: 25/03/2008 21:53:19
Ah, alors si on ne me mange pas, c'est moi qui vous donnerai à manger
disait la petite poule rousse  ;o))
pardonne le retard à répondre mais depuis ce matin (et c equi me rassure est que je ne suis pas seule dans ce cas)
mon administration est souvent défaillante
un coup les photos, un autre les comms, un  troisième que sais-je...
réponse de : Russalka (site web) le: 26/03/2008 19:33:44
Les beaux contes font les bons amis ;)

ça se lit dans les commentaires.
commentaire n° : 5 posté par : Blog-trotter (site web) le: 26/03/2008 16:57:36
Ca c'est super gentil, Philippe
en ce moment entre la fatigue et free qui se déplace ailleurs que dans mon modem et me laisse en carafe
et puis overblog qui ded temps à autre affiche mon blog " Page inconnue vous  avez tapé une mauvaise url " opu bizarreries de ce type, je n'ai pas toujours le temps d em'rr^ter poser un mot chez ovus
mais souvent vos articles me mettent de bonne humeur et ça... c'est cadeau!
réponse de : Russalka (site web) le: 26/03/2008 19:37:44
Superbe ! très très joliment écrit!
commentaire n° : 6 posté par : catherine (site web) le: 26/03/2008 21:01:14
Merci Catherine, c'est très gentil (sourire)
réponse de : Russalka (site web) le: 27/03/2008 09:43:51
Quand je sens les larmes venir, je sais qu'il n'y a plus rien à dire. Alors, je me tais. Mais il est vrai que j'ai toujours pleuré en silence.
Aux larmes citoyens !
Mais non, je me suis trompé de chanson :
Una lacryma sul viso...
commentaire n° : 7 posté par : Merlin le zeteticien (site web) le: 28/03/2008 21:52:52
Tu as pleuré en silence
comme moi sans doute
mais cela m'a fait du bien souvent
de laisser enfin les larmes couler
...
On rencontre tant de personnes dont on s edit qu'ils n'ont jamais su pleurer
on en voit tant à la télé dont le visage est bardé de certitudes
( les politiques entre autres, savent-ils encore pleurer???)
qu'on a envie de dire comme toi " aux larmes, citoyens!!"

réponse de : Russalka (site web) le: 29/03/2008 08:33:20
Oh! quel conte délicieux pour mon retour! Pur enchantement ! Moi qui étais ces derniers jours quelquefois en panne d'imagination avec ma petite fille, je suis fascinée par une telle richesse...merci Viviane .
commentaire n° : 8 posté par : mireille (site web) le: 30/03/2008 16:53:22
Oh!! que je suis contente de te savoir revenue (sourire)
et d'autant plus contente si tu racontes cette petite histoire à ta petite fille.
je vais me poser quelques jours, un peu fatiguée (toujours ces mêmes aléas liés à ce qui travaille à mon insu dans la moelle épinière)
mais promis reviendrai avec d'autres contes
bisous ma douce;
réponse de : Russalka (site web) le: 31/03/2008 09:55:07
Flap ... l'oiseau prend le vent où il peut ... celui-ci ascendant m'a fait monter très haut au dessus des nuages .... merci !!!

busardement
commentaire n° : 9 posté par : busard (site web) le: 02/06/2008 16:50:06
Ah bonjour, Busard, votre visite est toujours plaisir, j'adore les oiseaux  qui prennent le vent. ce soir, donnant à manger à mes corneille, pour la première fois elles se sont élancées de leur perchoir et ont volé vers moi, se sont posées chacune sur une de mes épaules... Jubilation de ce contact avec des animaux avec lesquels la communication se passe de mots, mais avec lesquels... il passe tant de choses. je suis leur maman ;o)) ! Joie! Leur " rooooar croooar " dans mon cou était bien doux à recevoir...
merci encore de la visite.
réponse de : Russalka (site web) le: 02/06/2008 21:55:27

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