Qui a approché les dents aigües du Mont Serré entre lesquelles siffle un vent rageur peut comprendre ce que
représentait pour les pélerins l'arrivée au monastère de Montserrat en Catalogne, dans le froid, la fatigue et la faim. Car aux abords de l'édifice, c'est le silence soudain, profond, velouté,
juste interrompu à heures régulières de sonneries de cloches ou de chants pieux, qui les accueillait et courbait leur col devant la majesté naturelle de l'endroit.
Le monastère en lui même est rude. De forme, de couleur, d'accès. Mais on le sent solidement accroché à la nature environnante et presque la protégeant de son grand corps grumeleux. Combien
devaient se sentir à l'abri des tumultes du monde et des hommes les moines et premiers pélerins qui y aboutissaient, pour certains après une ascension à genoux.
Il recèle des trésors miraculeusement échappés aux incendies et aux guerres napoléoniennes.
Fondé en 1027 sur les ruines d'une église du IXème siècle, il reste dédié àune vierge noire, cette Moreneta qui rappelle à
chacun la Terre matricielle mais aussi cette matière humaine dans laquelle il convient de creuser sans relache pour y trouver la lumière enfin.
Ce haut lieu des pélerinages Catalans était en contact permanent à la fois avec les monastères de Gallice, de Catalogne, Aragon et Castille, mais également les écoles et monastères situés de
l'autre côté des Pyrénées. Ce qui en fait un lieu exemplaire de la musique espagnole des XIIème et XIIIème siècles, nourrie des influences juives, byzantines, wisigothes, celtiques,
espagnoles, arabes ou Mauresques.
Les moines faisaient leurs études musicales et de copistes à Montpellier, Perpignan, Lerida, Barcelone, Paris ou Bologne. Très vite Montserrat devint un lieu de pélerinage aussi important que
Compostelle mais également un site de musique religieuse de tout premier plan qui inventa sa propre graphie des notes dans le respect des apports de l'Ars Nova. Il faut dire que l'acoustique
particulièrement belle et ample, la Scola Cantorum active et surtout une immense bibliothèque dont nous reste, entre autres merveilles, le Llibre Vermell ne pouvaient que pousser lesmoinesau chant et à la création.
L'ouvrage date de 1399. On n'imagine pas avant de l'avoir vu " en vrai " la taille de ce livre. Posé sous cloche afin de le préserver des usures du temps, recouvert de sa belle robe de velours
rouge, ses 45 cm de hauteur sur 33 de large émeuvent dès le premier regard.
L'attachement que j'éprouve pour lui tient autant à une interprétation qui me bouleverse, celle de Jordi Savall et sa compagnie, qu'au sentiment d'entendre vibrer dans cette musique les
épousailles du sacré et du profane, l'alliance du paganisme et de piétés multicolores venues d'Orient, des Flandres, d'Allemagne, de France ou d'Italie.
L'histoire mouvementée de l'Espagne, les influences qui s'y tissèrent durant les multiples invasions, les guerres si longues et les si relatives paix, la grande ouverture d'esprit
d'Alphonse X le Sage ( 1221-1284) sont pour beaucoup dans ce que l'on va entendre ici. Ses fameuses Cantigasdont on
trouve quelques pièces dans le Llibre Vermell étaient en effet composées en langue Gallega ( de Gallice), interprétées par des musiciens venus de tout le monde connu alors et inspirées des
Miracles de Nostre-Dame du trouvère Picard Gauthier de Coincy.
( Cliquer sur la photo pour accéder à toutes les enluminures de ces Cantigas)
Jusqu'au XVIII ème siècle, on eut le droit de danser dans les églises espagnoles à certains moments de l'office, quoique la papauté avait depuis longtemps en d'autres pays condamné ces chansons
à danser dans lesquelles s'exprimait pourtant toute la ferveur des êtres.
Le corps ne sait-il donc lui aussi dire ses prières? Et n'a-t-il le droit de les formuler en gestes et pas de danse?
Les moines anonymes de Montserrat savaient cela, qui recueillirent les chants des pélerins, leur offrant de danser durant le jour sur des airs dont le succès depuis des dizaines et
dizaines d'annéeset le caractère qui n'offensait ni la piété ni la méditationjustifiaient qu'ils soient enfin consignés dans un livre.
On dispose alors avec ce recueil de la plus ancienne collection de chants et danses de pélerins en Europe. Des 172 feuillets, seuls 137 nous sont parvenus.
Ils réunissent des poèmes et sermons, quelques unes des versions instrumentales et poétiques des Cantigas d'Alphonse X, dont six ou sept sur les quatre cent vingt-six avaient été
spécialement composées par le Roi pour la Vierge noire de Montserrat, et surtout ces dix chansons qui, à l'exception de O Virgo splendens - qui utilise la notation du plain-chant (
notation carrée) - sont toutes écrites avec le système de notation né de l'Ars Nova.
Mais place à la musique que l'on entend.Les oeuvres, telles que proposées dans le disque que je vous conseille
vivement de vous offrir, ne sont pas présentées dans le même ordre que dans le livre.
Voici pour commencer cette écoute partielle le O Virgo splendens ( Ô Vierge resplendissante ). Dans une ambiance tout à fait bucolique ( on y entend un coq chanter... lui aussi)
nous retournons au chant grégorien. La mélodie y est divisée en treize phrases correspondant à peu de choses près à chaque vers.
Cuncti simus concanentes ( Nous sommes tous ensemble ) dont vous voyez ci-dessus un fac-simile, est une des plus belles pièces de l'ouvrage. Elle commence par une ritournelle
orchestrale aux sonorités mélismatiques très orientales. Tous les instruments de l'orchestre y accompagnent les strophes de la prière Mariale.
Je vous propose maintenant d'écouter la merveilleuse Montserrat Figueras dans le très beau Mariam Matrem dont voici tout d'abord un des feuillets originaux. On attribue cette pièce, à trois
voix et aux rythmes syncopés qui dénotent un très grand savoir-composer, à un des compositeurs français ou flamands dont aimait à s'entourer le Roi d'Aragon. Cette polyphonie qui réclame des
voix très maîtrisées et à la tessiture élevée est un bel exemple de l'Ars Nova Catalan:
Ici encore, forme virelai dans lequel la voix soliste dialogue avec le choeur de femmes, accompagnées les unes et
les autres par l'ensemble de flutes, la vièle, la rota, le luth et la petite harpe. Je vous laisse écouter la voix légèrement nasalisée de la chanteuse, presque dépourvue de vibrato, lequel était
déjà considéré à l'époque comme un ornement. De cette absence nait une extraordinaire paix.
Enfin la danse macabre " Ad mortem festinamus " ( Nous nous hâtons vers la mort ), finale bien joyeux où
se retrouvent tous les interprètes avant le retour du premier air dans le style grégorien qui clot le cycle.
Letexte de cette danse était connu depuis 1267
en France et en Irlande et je trouve pour ma part un climat très celtique à cette ronde au rythme et à la mélodie obsessionnelles brutalement interrompus sur une cadence interrogative, bien à
sa place dans une évocation de ce qu'est le destin de tout humain: courir vers Elle... Viendrait bientôt le temps des grandes épidémies.
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