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Musique de la semaine

Arundo Donax

19 avril 2008 6 19 /04 /avril /2008 09:37

La porte Cailhau




J’en ai vu passer des révoltes
se disait la porte Cailhau.


J’ai été des cailloux au pied de la Garonne, quand sur les quais de boue s’escalaient les gabarres. Un vieux mot plein du suc des vignes de chez nous, un mot au goût doré comme le sauternais. Un vieux mot qui raconte un bateau au fond plat mais lesté de pierres de Gironde quand il était à l'arrêt. Il y avait  du courant dans l’estuaire, et il soufflait aussi des vents violents dans les rues de la ville. Des vents de rebellions dans une cité qui ne les aime guère .
Au Xème siècle, j’appartenais à ces remparts qui ceignaient la place du palais des Ducs de Guyenne. J’étais une porte de plus promise à un destin de porte en ces périodes agitées : la destruction puis la noyade dans les eaux troubles des affrontements et du fleuve.
Et puis vint Aliénor, qui fit de notre bonne ville une capitale. Je me souviens encore de cette gente dame.  Elle était libre comme pouvaient l’être les femmes de haut lignage au moyen Age, amoureuse de la poésie amoureuse des hommes, et bonne cavalière disait on sans que je puisse vous dire si on parlait des animaux ou de ses amants…
Ah, son mari qui plantait genet en son chapeau… Comme il lui en fit voir à cette  souveraine, qui par amour puis jalousie de lui se fit sans doute un peu… sorcière…  intriguante, et cette fin de manipulatrice, quel désordre en mes souvenirs cela cause…
Aujourd’hui, je garde l’entrée ouest de la ville

Et si… Et si je vous emmenais en promenade dans le temps ?
Et si je vous contais l’aventure merveilleuse des rues de ma bonne ville de Bordeaux, leurs gasconnades, leurs parropias ( paroisses ) champêtres au milieu de la grand- ville ?

Et si nous commencions par le commencement ? Ce fleuve aux chairs généreuses, à la peau bakélite dont Ausone disait qu’il était «  A marée haute comme une mer avec ses flottilles de bateaux », ce fleuve qui pendant mille ans a fait de Bordeaux une capitale anglaise coupée du monde. C’est Napoléon III qui y bâtira le premier pont.

Bordeaux, une Ile en France

Contestataire de  l’Ile de France.

Et si nous retrouvions les rues patois ?
La rua das Allamandiers
Ecoulait entre champs et bois
Ses troupeaux et ses taillandiers,
Les Jouvencelles du terrier
Dès matines au creux de l’herbe
Baisaient les lèvres de pâtres imberbes
A l’ombre des amandiers
Sous le regard un peu matois
D’un vieux gardien de Porge .

D’où l’expression « envoyer paître aux amandes »  qu’employaient les jeunes fiancées de la noblesse, lasses de tièdes baisers et jalouses des ébats de payses derrière les murs du cimetière (porge)

Et si nous flânions un peu plus loin ?
Rue de la Hont de tres Caneras..
Rue de la Honte
Ou de la Fonte ?

Fonte fontaine chantera
Ses trois canaux, ses trois canelles
Ses trois canères qui sans vergogne
Débitaient l’eau de la Dordogne
Vers la place de Maucalhous
Lapidation aussi chez nous…

Mau veut dire mauvais. L’une des punitions  aux petites rapines était d’être exposé sur cette place et recevoir jets de gravasses avant d’être banni pour quelques temps de l’enceinte rectangulaire de la ville.
Aujourd’hui, les maucalhous sont ces pavés pansus et lisses
Comme plume de canard,
Sur lesquels glisse
Le brouillard.

Et si nous allongions un peu nos pas, enjoués comme des petits lapins vers la rua dau Sarporar ?
Oh… point d’animaux à longues oreilles en liberté dans cette rue, mais certains matins de printemps, les marchandes des quatre saisons viennent y vendre leur étal de légumes maraîchers et surtout d’herbes potagères, de thym et… de serpolet.
Comme elle se déshabille cette ville quand on prend peine de la vêtir des noms originaux de ses rues, de ses quartiers, de ses métiers.

Et si nous parlions métiers, justement ?

La rua das Auradeirs  nous en dit long sur l’entêtement du temps et les ambitions très haut placées de ce port aventurier. Depuis le Xème siècle, et jusqu’à aujourd’hui on y travaille (audier) l’or. Il coule dans la région des petites rivières aurifères, et bien avant la conquête espagnole, les Bord–de-l’eau subissaient sa fascination. Dans ce quartier des orfèvres, lorsque le soleil vient taquiner les façades de pierre taillées, c’est du pur métal qui coule sur les trottoirs éméchés.

Et si nous descendions vers le quartier des notaires ?
La rua das Bahuteirs, qui jouxte le quartier juif est encore aujourd’hui le fief de  notaires ou banquiers, qui gardaient dans leur bahuts les actes de vente ou de décès,
Non loin d’ici, la rue Bouquiayre,
Aux façades  encore marquées
De l’odeur du sang des troupeaux
Sur les étals de bouchers,
Victimes innocentes et innocents bourreaux.

Et si le Cancera nous envoyait les clefs
Du port de la lune derrière ses barreaux ?



Nous pourrions entrer dans la rua de la Bladaria deu pont sent Jean ? Bladerie en gascon, nait de Blat, Blé, mais aussi orge, froment, houblon,
D’une manière générale :
 
Toutes sortes de céréales !

 
Avant que le vin ne soit, à Bordeaux il y avait la bière, nous sommes dans le quartier des brasseurs, bien vite délogés par les pisseurs.



Et si nous demandions ce que cache ce mot ? Allons encore un peu plus profond, vers la rua daus Hauradeirs et daus Pishadeirs. Les haures, déformation des Faures,  travaillaient le fer, et des pisseurs n’étaient autres que… les marchands de vin. On continue ?
 
Et si je vous emmenais dans la rue das Carpenteirs das barricas,  celle de las Herbas,  où maint apothicaire aujourd’hui encore prend plaisir à exposer dans sa boutique les vieux pots de terre cuite emplis de remèdes de bonne femme. La rua Layteira où l’on trouve encore aujourd’hui les meilleurs fromagers de Bordeaux,  la rua Paimentada de maucalhou, dont les pavés ont tordu des siècles de chevilles,  la rua das Retalhons, où les tailleurs partis faire fortune en Haïti revenaient se faire construire de beaux hôtels particuliers dont la moindre pierre avait été économisée en ne jetant pas les retailles, les chutes d’étoffes.

Et si nous rejoignions les dieux, pas loin de la rue Judaïque, et allions  nous promener dans l’ombre venteuse et élégante de la rua de la Porta de Joeu ? Jupiter flotte encore au-dessus de nous. Les Romains appréciaient Bordeaux autant pour son bon vin que pour la poésie d’Ausone, mais ils n’oubliaient pas de sacrifier à leurs Dieux. La ville est construite sur des terrains très meubles, riches de siècles d’histoire empilée et parfois les travaux de voirie ou d’aménagement de la ville, quoique mettant le citadin de mauvaise humeur, laissent filer en plein air leurs découvertes majestueuses ou déroutantes. Le sous-sol de Bordeaux est d’une richesse incroyable en pièces d’or, silex et statues romaines, le tout insavamment décousu par les mouvements de terrain, ce qui ne facilite pas la tache des archéologues locaux..

Et si nous retournions sur nos pas en direction du port ? La rua daus tres Conhils porte le nom d’une ancienne auberge dont l’enseigne du XIII ème est encore suspendue par les oreilles des trois lapins (en espagnol Conejo) Y servait -on le lapin chasseur ? S’y racontait-on les légendes de la rua  dau Putz dau Miralh, la rue du puits au miroir ?
Il se dit, bonnes gens,
Qu’un très vilain serpent
Au fond du puits attendait proie.
Qui se penchait regardant l’onde
Tombait au fond, était croqué.
Il se disait
Qu’il ne mourait
Que s’il voyait
Ses propres yeux.
Ayant perdu par trop de monde
Un plus malin eut bonne idée
De lui envoyer un miroir
Le serpent furieux de se voir
Grimpa en haut de la margelle
Ou l’attendait sa clientèle
Armée.
Las…
Ce puits alimentait en eau tout le quartier depuis le Xème siècle. Il a été remplacé par une fontaine. Il n’y tombe que de l’eau, contrairement à la Rua de Tomba l’Oli, rue où se fabriquait l‘huile de noix dont quelques gouttes se perdaient  dans la fraîcheur des pavés.
Ils en glissent encore.


Et si nous explorions la rua dau Possa Penhil, littéralement, les pousse pénis, ainsi nommait–t-on ces bourgeois arrivés un peu trop vite et qui s’exhibaient au bras de quelque belle, ventre en avant, dans la grand rue. Il est probable que cela choquait plus d’un Caperan, dans la rua du même nom, rue religieuse, rue silencieuse aux multiples petites chapelles qui témoigne de la vivacité de la religion chrétienne dans la ville aux cent clochers.

Et si nous embarquions sur un de ces bateaux géants qui trouvent ici depuis toujours un quai tranquille où s’amarrer ? Depuis le quai de Paludate, on imagine les jeunes gens aux destinées  paludéennes, perdus dans des marais aussi moustiqualhous que celui sur lequel perdure cette ville,  dans des enfers verts, noirs, or, on imagine les voiliers, on imagine les vagues..`
Et si..







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publié par Viviane Lamarlère - dans autobiographique
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commentaires

mireille 21/04/2008 21:30

Quel personnage, ta porte Cailhau!  Et quelle promenade! J'ai senti le vent frais et doux sur ma peau Madre de Dios, c'était comme si j'y étais, avec juste ce qu'il faut de frustration pour créer le désir d'y aller pour de vrai! Merci Viviane pour ce beau voyage.

Russalka 22/04/2008 14:05


C'est une porte magnifique, à la fois imposante et gracieuse comme savait l'être l'art-chitecture de ces temps-là. oui, elle a mille choses à raconter et si tu es
frustrée... peut-être viendras-tu? je t'espère...


marlene 21/04/2008 17:51

Une merveilleuse leçon d'histoire...Merci

Russalka 21/04/2008 17:56


Merci Marlène, c'est sympa...


Joubert 21/04/2008 15:15

Le mot gabare me rappelle des sorties sur la Dordogne moi aussi ( je me suis permis de lire le commentaire au - dessus ) et j'ai souvenir du nom donné à son fond plat : la sole, comme le poisson. Mot d'origine grecque si j'ai bien compris ( avec une coquille dans la transmission ).Merci encore une fois de cette belle promenade très instructive.

Russalka 21/04/2008 17:59


C'est moi qui vous remercie Joubert. Je ne connaissais pas ces précisions sur la gabare, par contre on peut en acheter et les retaper. Ceci dit, une amie avait
essayé de créer un festival de chant et piano itinérant, elle n'a jamais reçu les autorisations, trop dangereuse la navigation sur la Garonne, à ce qu'il parait...


lutin 21/04/2008 15:00

Et si on veut encore voir des gabarres, il faut descendre la Dordogne, elles sont là attendant les touristes. Faites aussi un tour à La Roque Gageac, vous profiterez d'une vue magnifique installés sur la forteresse flanquée à 40 m de hauteur dans la falaise, de là vous les verrez les gabarres descendre le courant comme des cygnes sur l'eau. Ce qui ne gâte rien vous pourrez aussi profiter d'un magret de canard et d'un gâteau aux noix.

Russalka 21/04/2008 18:03


La Roque Gageac, si mes souvenirs sont bons, est un lieu que j'ai vu depuis la rivière ( noàus avons souvent descendu la Dordogne mais aussi la Vézère en canoë
kayak et allions très souvent visiter la Roque Saint Christophe)
cette région est magique, les cités troglodytes de toute beauté et tu as raison, le plaisir en Dordogne est multiple (sourire) panoramique, exotique, aquatique, préhistorique et gastronomique.
Merci Lutin.


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