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Musique de la semaine

Arundo Donax

19 mai 2012 6 19 /05 /mai /2012 04:59






En ces temps-là les animaux étaient devenus aussi bêtes que les hommes. Ils avaient même appris à construire des villes.
Bien sûr les formes de leurs cités n’étaient pas tout à fait identiques à celles des humains, mais elles avaient toutes l’ambition de ressembler à ces ruines qui des siècles auparavant avaient défiguré la Terre.

Oubliées les rivières étincelantes dont la hutte de branchages détourne le cours, sans lui oter de sa vigueur, Castor empilait désormais écorces et fagots sur les vestiges d’une banque.


Oubliées les peaux craquelées des grands arbres où s’adosse la termitière voyageuse, Termite édifiait désormais dans une vieille cour cassée des maisons verticales et sans fantaisie.


Oubliées les cimes au sommet desquelles Corneille tricotait un nid creux et tiède à son plumage. Désormais elle entassait des boites de conserves rutilantes, dont les vers avaient consciencieusement astiqué la surface. Son building était le plus brillant de tous.

Qu’on ne m’oublie pas,  murmurait l’ours
qu’on n’oublie pas que j’entasse des cavernes
arrachées aux montagnes
vois, je les décore des croûtes abandonnées par la civilisation des hommes.

Et tous étaient très fiers.

Seul Crapaud ne parvenait pas à imiter ses camarades.
Il avait bien essayé de superposer des mares et des marigots, mais toujours la Nature lui volait les quelques gouttes d’eau surprises dans leur sommeil et posées l’une sur l’autre. Cela durait quelques secondes et… aussi soudainement que le monde des Hommes avait été aplati, elles disparaissaient et rejoignaient leur origine.

Sapience ( c’était son nom) s’était fait une raison. Pour un animal aussi peu musclé que lui et aussi disposé à la méditation, les profondeurs des eaux où il entendait chanter les dieux de la pluie et les multiples vies du vent étaient lieu idéal.

Depuis quelques temps, dans ce monde qui se corrompait à son tour, ses amis les bêtes n’avaient plus qu’un mot à la bouche. Perspective.
Et " Je t’ouvre une perspective" et " Je te ferme une perspective " et  " Je te trace une perspective "… Tout leur vocabulaire se rangeait docile comme des arbres d’industrie le long des sonorités de ce mot jusque là inconnu.

Un jour, excédé,  Sapience sortit de son marigot.

- Les Amis ! Qu’est donc ce mot qui occupe toutes vos bouches au point que vous en oubliez de célébrer le soleil ou l’arbre creux empli de douces musiques ?
- Comment, Sapience, toi qui passe ton temps au fond de la vase à méditer sur ce monde, tu ne connais le sens de ce mot ? Mais regarde autour de nous. Ce que nous avons construit ce sont des perspectives. C’est notre avenir ! Celui de nos enfants !

Sapience leva la tête comme il le put étant donné son col très court et son grand âge.

- Mes pauvres amis, je ne vois que constructions bancales et vouées à s’écrouler sur les têtes de vos descendances !
Castor, nieras–tu que tes petits se sont cassés des centaines de fois la queue à tenter de grimper au second étage de ton immeuble ?
Et toi, Termite, combien d’entre-vous grillées par le soleil dans cette maison qui ne recèle plus le moindre havre de fraîcheur ?
Et toi, Corneille, ne te sens-tu pas ridicule certains soirs quand te retournant dans ton nid, tu fais s’écrouler ton ouvrage du jour et déclenches un tonnerre qui réveille toute la comté?
Et toi Ours, tiennent-elles longtemps les unes sur les autres tes grottes orgueilleuses ? Je les sens plutôt s’effriter pour tenter de retourner à leur rythme vers l’altitude native…
Je ne vois qu’horizon bouché, je n'entends plus le vent dont le fleuve charrie les histoires d’ailleurs. Vous vous trompez sur le sens de ce mot, " Perspective " .  Suivez- moi et je vais vous montrer ce qu’il signifie.


Castors, termites, corneilles et  ours se rangèrent en bon ordre de marche derrière Crapaud, suivis de tous les autres animaux de la création dont je ne peux parler ici car ce serait trop allongé. Crapaud les conduisit à la porte basse, celle qui donnait sur les brises d’aventures dont chacun avait si peur.


La voie était libre.

- Regardez, dit Sapience, cette immense route blanche qui fuit vers le soleil couchant, voilà une perspective, elle ne gâche pas le paysage, au contraire, elle lui sert d’appui. Mais vos constructions misérables qui montent vers le ciel, et que même vos petits resteront incapables de gravir… Pffff… quelle sottise !
Laissez tout cela derrière vous et suivez-moi, je vais vous en montrer de la perspective, moi !

Et voici Crapaud de prendre la route à son petit tempo qui était rond et vert. Devant lui assez loin cheminait Eléphant parti dès l’aube.

« Reviens Sapience ! Reviens !
Reviens ! La route va te manger, la route… tu vois bien que la route quand elle touche le soleil est toute petite et que ceux des nôtres qui l’ont empruntée ne sont jamais revenus. La perspective que tu nous montres dévorera nos enfants. Sapience ! regarde Éléphant, nous ne distinguons même plus les poils de ses oreilles, ô mânes de nos ancêtres, la route mange nos amis !!

Mais Sapience n’entendait plus.

Déjà il sentait se lever
l’hypothèse du cyprès
dans le bleu sec poreux du ciel après la pluie
les frontières mobiles des forêts oubliées
et les voix des ancêtres lui murmuraient tout doux que l’heure était venue
de descendre vers l’automne

Ils ne le suivraient pas

Il s’y attendait.

Il entendait encore leurs cris
et les imaginait
la nuque basse, une tristesse immense au fond des yeux s’en retournant vers ce qui les avaient empêchés jusque-là de penser.

Lui savait qu’il fallait trouver un lieu où cacher son bon sens, pour qu’il ne devienne pas un lieu commun.
Il s’en alla très loin. Il paraît que depuis

il se consacre
Au dessin…





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publié par Viviane Lamarlère - dans Contes et légendes
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commentaires

O 27/05/2009 16:03

Pourtand les abeilles, les fourmis, les ternites, les ratons laveurs se construisent des villes et des maisons....Bises

Russalka 28/05/2009 09:23


C'est vrai, O., mais elles gardent fantaisie et n'ont ambition d'imiter qu'elles mêmes
dans une perpétuation qui n'envahit rien ;o)) et puis leur langage n'a pas encore adopté le mot" perspective "..
Bisous


clem 24/05/2009 10:19

si les zanimaux s'y mettent, où est-ce qu'on va ? les animaux sont les gardiens de la nature, de la beauté du monde. clem

Russalka 24/05/2009 19:02


Merci Clem, c'est gentil. Et très juste de surcroit!


Marianne 23/05/2009 21:06

c'est tout un art chez toi que de mettre les choses sur un plan afin de faire apparaître la bonne distance, elle qui mettra en mire ton approche particulière des dérives !

Russalka 24/05/2009 19:05


Je sors de quasiment dix heures de jardinage avec Michel ( déterrer des hortensias et des fusains de trente ans pour les remplacer par
des lavandes... bonne fatigue ) et ton compliment me fait vraiment plaisir car
-  j'adore raconter des histoires à partir de petites bestioles et sur des préoccupations d'aujourd'hui
- La nature est un de mes soucis.
 S'il ta plu en outre alors, double merci Marianne


Merlin 23/05/2009 19:19

Yes, Sapience avait trouvé ces idées de perspectives... cavalières c'est pourquoi il a pris la route pour emprunter le chemin d'un autre dessin (dessein, destin ?). Il a appris lui aussi le sens du décourci après s'être rendu-compte que la ligne droite n'est pas toujours le plus court chemin d'un chien à un os... Mais tu sais, tu peux le dire à Aimela :  Ton crapaud sage est un Normand qui, lorsqu'il prend la route dit à ses amis les animaux devenus aussi bêtes que les hommes : "les pespectives, la prospective, les conjectures et la conjoncture me rattraperont un jour peut-être bien que oui, peut-être bien que non"..."Le Pays de Sapience c'est la Normandie, car à la sagesse des lois que lui donna Rollon ou à cause du caractère prudent de ses habitants (d'après Littré)] Vrai pays de sapience! Cette Normandie, qui, en tant de choses, a servi de modèle à la France et à l'Angleterre"...Et en trois coups de pinceau bien mouillés, il leur concocta une aquarelle qui représentait toute l'étendue de leur perspective fermée à jamais.J'adore le chant du crapaud qui est très supérieur aux concerts estivaux des grenouilles. En loceis normand, on dit qu'il "clluppe" (prononcer kyuppe...)Conte philosophique très sage Viviane, et tellement d'actualité ! Bien joué !Tiens, de qui est-ce ?
LE CRAPAUD

Oh ! philosophe des bourbiers, Toi qui traînes ta bedaine De touffe en touffe de jonc, Et de la patte, au frais, te lisses la couenne ; Oh ! gonfle et visqueux crapaud, Nous sommes de loisir, le demi-journée finie ; Entre amis, causons donc un peu, Et dis-nous ce que tu as dans ton crâne aplati.

Autrefois, on dit que Platon, Un maître de la parole, Avec un flacon du bon coin, Prenait plaisir, parfois, le soir, à table, À questionner ses invités. La coupe en main à chaque pause, La savante société Disait le Beau, le Bon et le Vrai des choses.

Faisons ainsi. — Qu'est-ce que le Beau ? — Pour moi, le Beau, c'est la crapaude. Rien sous la calotte du ciel, Ne la vaut, quand au printemps elle a pris son tablier jaune Et sa bavette blanche. Non, Rien ne vaut sa poitrine bouffie, Ses pattes charnues, qui sont, On le dirait, faites au tour par les mains d'une fée.

Pour la voir un instant, moi pauvre énamouré, Le soir, à la clarté des étoiles, Je sors doucement de mon clapier Et d'un cercle de braise j'allume mes paupières. Ce n'est pas assez de l'admirer De loin, ma timide poitrine ose, De sa voix rauque, convier La superbe crapaude à la cabane de ma pierre plate.

— Passons. Le Bon, qu'est-il pour toi ? — Pour moi, le Bon c'est la blatte. Grasse à lard, elle a la vertu, Sans me griser, de me mettre en ribote : C'est friandise pour l'estomac ; Cela doucement me chatouille Tout au long où la faim me démange, Et délicieusement glisse dans le jabot.

Est bon aussi le grillon noir Que je rencontre hors de son terrier ; Est bon, quand il vole au crépuscule, Le scarabée-stercoraire, qui sent le musc et embaume. Dédaigneux n'est pas mon défaut : Je me régale avec la racaille Des cloportes qui prennent sel Au salpêtre sué par les vieilles murailles.

— Cela va bien. Et puis, qu'est-ce que la Vrai ? Qu'en penses-tu dans ta cabosse ? — Je n'en pense rien ; Cependant je dirai Un mot appris d'un vieux qui avait roulé sa bosse : De ce qui ne nous regarde pas, Disait-il, ne nous cassons pas la tête, Car renifler plus loin que son nez Est mauvais pour les crapauds ; petit, c'est une peste.

Reniflerais-tu plus loin, toi, l'ami, Face poilue, visage pâle ? Pour bien dîner, pour bien dormir, Tu as le Beau, ta crapaude, tu as le Bon, la blatte ; Et il te faut davantage ! Dans les bourbiers, Les têtards, ma famille, Te traiteraient de sot Et diraient : Quel est celui-ci qui possède tout et qui murmure ?

Ecoute, la face poilue, Brave crapaud : de ta sagesse Parfois, assurément, je serais jaloux Quand le dépit me prend en des jours de tristesse. Tu as la sainte simplicité De la bête qui fait ripaille, Courtise et nidifie, étendue Dans le frais de la boue ou le chaud de la paille

Tu as l'ignorance bénie, L'indifférence tranquille De tout, en dehors de tes plaisirs ; Tu ne te demandes jamais ce qui tant nous fatique Et, misère de nous ! tant nous use À récolter. Sous ta dalle, La vérité jamais ne luit. Que t'importent le Vrai et la raison des choses ?

Ce soleil-là n'est pas le tien. Si de l'autre la chaleur se répand Pour toi, crapaud, comme pour moi, Le soleil du Vrai resplendit et rayonne Rien que pour l'homme. Le scarabée Et le grillon sont ta pâture ; De vérité plus que de pain, À moins d'être crapaud, l'homme fait nourriture.


J-H F

Russalka 24/05/2009 19:29



Ce que tu évoques du chien et de l'os me rappelle de tristes souvenirs, un de nos chiens à Brazzaville avait mangé un d  mes
crapauds. Je pense qu'il n'allait pas très bien ensuite ( la peau du crapaud, hum...) et que mon père avait eu du mal à le sauver, mais il n'empêche, c'était mon crapaud... Mais tu as raison, le
monde est de tant de dimensions possibles
et les décourcis,
raccourcis,
tout a cours!
Si!

Le crapaud en Afrique est considéré comme le plus sage des animaux, et souvent je me dis qu'un crapaud conseiller à l'Elysée ne ferait
pas de plus mauvais boulot que certains autres .
Tu me donnes envie de découvrir dans le texte si possible ( et sur de vieilles pages sur lesquelles le temps a passé) les lois de
Rollon ( n'est ce pas aussi un prénom utilisé dans Tolkien?) mais je suis certaine que tout un travail est encore à faire relativement à cette législation très ancienne qui a servi d e modèle à
la nôtre, travail de diffusion et sensibilisation.
j'ai découvert récemment le sens du mot Ordalie et aimerais bien savoir combien de temps cette forme de justice expéditive ( si le
suspect plongé dans l'eau bénite en ressort, c'est qu'il est coupable, et s'il n'en ressort pas c'est qu'il est innocent... quoique noyé oops)

....

Moi aussi j'suis copine des crapauds, et le poème que tu m'offres me fait une fois de plus découvrir un de ces esprits puissants et
éclectiques dont on ne parle jamais en classe aux enfants de France alors que la vie de Jean-Henri Fabre est à elle seule un roman et quel fichu talent!!
Ce poème est un délice ... Tu vois, j'aurais aimé raconter un tel dialogue piquant, plein d'esprit et dont, sous la simplicité
apparente on devine l'érudition immense, polyvalente, l'amour des petites bêtes, celui de la philosophie, l'écoute de la nature dans tous ses petits bruits... Mais c'est la marque du génie. Alors
encore une fois, merci à toi de cette porte ouverte vers un auteur poète amoureux de la nature, porte qui ne se fermera pas...
Bisous Merlin, je repars au jardin terminer les plantations, nous avons travaillé dur mais cela ressemble enfin à quelque chose et...
pas de crapaud, mais je crois que maintenant, ils viendront ;o))



aimela 23/05/2009 16:09

Cela devient grâve si les animaux deviennent idiots  et qu'ils font comme les hommes , Sapiens a bien raison de s'adonner au dessin  Très belle histoire  en forme de fable  qui en dit long sur les humains . Bises  

Russalka 24/05/2009 19:31


Mille merci Aimela, oui, le dessin, c'est plus inoffensif que les boites de conserves ouvertes et rutilantes ou que les décombres de
banques qui continuent malgré tout d'enrichir ceux qui les ont fichues par terre...
Bisous


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