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Musique de la semaine

Arundo Donax

8 juin 2014 7 08 /06 /juin /2014 17:28










Au pays de Kek-par, en ces temps-là, chaque village abritait un conteur.
Les veillées sous la maison des Êtres ou l’arbre à palabre y étaient merveilleuses.

L’homme aux histoires méditait un moment pendant que les enfants  faisaient la roue et mille acrobaties autour de lui, les joueurs de tam-tam chauffaient les peaux de leurs instruments, un grand feu s’allumait au centre du cercle et dans les yeux des villageois.

Ainsi passait chaque soirée, la parole éteignant lentement les flammes pour que viennent la nuit, le sommeil et le rêve.

Mais dans un tout petit village de ce pays vivait un conteur tout neuf. Il avait tant voyagé et tant appris de ses voyages, que toutes couleurs en lui s'étaient un peu mélangées. On le nomma Gris-Yo.

Lorsque le soir venait, au premier mot sortant de ses lèvres le feu jaillissait du sol, les tam-tam se taisaient, les enfants restaient immobiles. Et plus l’histoire avançait, plus le feu s’élevait, plus les regards des auditeurs s’écarquillaient. Tout cela empêchait la nuit de s’étendre, le sommeil de tomber, le rêve de promener derrière les fronts.

Personne dans le village n’osait dire à Gris-Yo que ses histoires passionnantes et toujours instructives importunaient le repos et le cycle du jour. Personne n’osait lui confier que les lendemains de contes étaient à chaque fois plus difficiles à dérouler.

Mais lui le voyait bien. Aux traits tirés, aux bâillements entre deux chants de pilon, aux pouces en fleur de chou des enfants.

Aussi un matin prit-il sa besace à histoires et s’en fut-il à travers la savane consulter Génie-des-Contes.


Il marcha quelques jours et connut qu’il avait rejoint son but lorsque s’étendit sous ses yeux le grand habit de la forêt.

Génie était immense, sa tête pleine d’oiseaux changeait les couleurs du  ciel, ses pieds plongeaient dans les fleuves et les sources. De ses mains feuillues il enroulait en pelote tous les rayons de soleil et les jetait au-dessus des cimes. Son habit diapré comme celui d’une toile d’araignée géante sous la rosée respirait calmement d’un  arbre à l’autre, se crevait parfois pour laisser échapper une bête étrange ou un simple papillon qui, avalé par la terre, resurgissait ailleurs encore plus magnifique.

- Que me veux-tu, Gris-Yo ?

- J’ai besoin de tes conseils, ô Sage. Mes auditeurs se font à chaque fois plus rares, ils aiment mes histoires mais elles les font fuir.

- J’ai vu cela de loin. Tu as beaucoup voyagé, Gris-Yo, tu sais beaucoup de choses, tes histoires sont trop claires, tu connais toutes les ficelles, toutes les trames, toutes les morales. A peine as-tu prononcé le premier mot que chacun sait comment elle va se conclure. Et cela n’aide pas la nuit à tomber ni le sommeil ni le rêve. Tes histoires sont comme un merveilleux pain sorti du four que tu obligerais chacun à manger alors qu’il n’a pas encore faim.

- Que dois-je faire pour leur rendre la faim?

- Laisse-les Êtres regarder le pain, le toucher, le respirer, le mettre de côté, le laisser se durcir.
Qui sait, peut-être les miettes leur seront-elles plus agréables que la mie fraîche ?
Ne force pas le comprendre de ceux qui t’écoutent. Accepte l’ombre. Laisse le silence s’installer dans tes certitudes et ton métier.

- Je veux bien suivre tes conseils, ô Sage, mais comment poser de l’ombre dans mes histoires ?

- Tu vas d’abord me rendre ta besace à histoires, je vais t’en donner une dont tu ne connais aucune des premières phrases. Mon ami le Cueilleur d’Ombres t'en offrira une de sa manière. Mais promets-moi une seule chose : lorsque tu raconteras une histoire, sitôt le dernier mot prononcé, oublie tout ce que tu as conté et ne cherche pas l'admiration de la veille, ainsi tu seras neuf à l’émerveillement du lendemain, ainsi tu donneras du rêve.

Gris-yo se prosterna devant Génie-des-Contes. Quand il se releva se tenait devant lui un personnage étrange,  noir comme la nuit et maigre comme celui qui ne sait rien et ne veut rien savoir.

Cueilleur d’Ombres passa tout le jour à ramasser puis ranger dans la besace l’ombre d’un oiseau qui passait dans le ciel, celle d’une colère dont le remous était parvenu jusque dans la forêt, celle de l’ajonc sur le ruisseau, celles des gouttes d’eau en petites graines sur la terre avant qu’elles ne la touchent… toutes les ombres possibles et imaginables.
Enfin il dit :

- Gris-Yo, les contes sont lumière qui ne peut prendre sens dans le cœur des hommes que si un peu d’ombre les accompagne. Je t’ai cueilli toutes les ombres connues, à chaque fois que tu sortiras une phrase de ta nouvelle besace à histoire, n’oublie pas de prendre dans la poche à ombre la première ombre qui s’y trouve, ainsi  la nuit descendra et le feu s’assoupira doucement.

Gris-Yo s’en retourna vers son village, le cœur joyeux. Le soir venu, il s’installa avec mouvements mystérieux sous l’arbre et cela attira la foule des villageois.
Les tam-tam sentirent qu’il était autrement disposé, les enfants firent la roue comme si un fil invisible les avait mis en ronde, les hommes allumèrent le feu.

Et le fait est que chaque phrase faisait naître sur les visages un sourire, une larme, une inquiétude, une réflexion fugace et dense.
Le feu s’éteignit doucement, la nuit au lieu de se replier comme un boubou sec s’étendit sur la terre, les enfants s’endormirent contre le cou de leur mère et les amants l’un contre l’autre dans le plus grand silence.

Le temps passa. Mais un  soir Gris-Yo fut très fâché de voir son auditoire s'endormir dès la deuxième phrase. Alors il hurla une histoire très claire, tellement claire que la nuit se déchira et laissa apparaître un soleil brûlant.

Au pays de Kek-Par, depuis ce temps-là ne reste de ce village que l'arbre et, autour de lui, une ombre des plus étranges, profonde comme une eau qui ne veut plus qu'on la dérange. Ne vous en approchez pas! Vous pourriez y tomber et ne jamais revenir! 

Et vous, vous ne dormez pas encore?
Vous osez me demander ce qui s'est passé?

Cette ombre là vient de ma propre besace
et je ne sais pas moi-même le sens de cette histoire.







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publié par Viviane Lamarlère - dans Contes et légendes
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commentaires

jipe 03/10/2011 17:37



Un bien joli conte, et superbement écrit, un vrai talent, c'est si rare!



Russalka 05/10/2011 08:56



 


Merci Jipe, c'est sympa, quand j'aurai un peu plus de temps par rapport au jardinage, je reviendrai à l'écriture de
contes, nombre attendent dans mes tiroirs ;o))



Veronica 29/09/2011 07:52



Quelle fraîcheur ce conte, pour un matin de sourire !


Merci  fée Viviane ! ;)



Russalka 30/09/2011 10:09



 


Merci à toi Véronica, je ne sais plus trouver le temps d'écrire des contes, étant prise à 150% par mon ajrdin et ma
petite famille, cela reviendra, j'espère ;o))



Miche 29/09/2011 06:01



Je l'aime cette histoire... jusqu'au bout.


Ce village existe bien, c'est sûr, on n'en revient pas.


 


 



Russalka 30/09/2011 10:05



 


Ce village existe, bien sûr, et j'adore m'y promener, même si en ce moment mon jardin de couleurs et senteurs me
happe, encore un peu... avant l'hiver ;o))



Corinne 11/09/2009 10:46

Merveille de texte...Comme le jour est indissociable de la nuit, l'ombre ne peut se détacher de la lumière ! Oui, il faut accorder une place à l'ombre...la vie de chacun est parsemée d'ombres... secrètes !J'ai adoré le passage consacré au Génie...il se fait lumière et devient ombre comme statufié ! Enfin, je l'ai vu ainsi...je me trompe peut être !A bientôt...

Russalka 11/09/2009 21:20


Merci Corinne, j'essaie de faire parler les petits êtres venus d'Afrique sous mes semelles ( sourire)
l'ombre leur va mais... pas trop longtemps ;o)
parfois ils trépignent du pied et me disent: Parle de nous!

je les écoute alors...


aimela 09/09/2009 11:25

 joli conte où les ombres ont la part belle mais sans elles , il n'y aurait plus d'intéret à la vie, ce sont ces ombres qui enchantent ou attristent le monde. très bien raconté mais chez toi , cela ne m'etonne pas du tout  Bises Viviane

Russalka 10/09/2009 12:42


C'est gentil ce retour, Aimela, comme toi j'ai besoin de cette ombre qui sais si bien mettre en valeur la luminosité des choses
anticipant sur les saisons, je redoute l'arrivée de Noël et ses affreuses guirlandes
Bisous


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