L'auteur


bretagne-aout-2009 0053

Sceau1.gif
Blog de poésie, histoire de la musique et des arts,
contes, cuisine, philosophie, défense et promotion de la laïcité


anti_b

Musique de la semaine

Arundo Donax

16 janvier 2009 5 16 /01 /janvier /2009 18:42




A chaque fois que j'écoutais, jeune maman, ou aujourd’hui grand-mère toute neuve babiller mes touts petits, je me sentais comme devant un miracle. Notre petit Maxime il y a quelques jours nous attendrissait de ses ba-ba-ba… et voi voi voi…  et je me disais que ce «  Comment le langage, comment la parole vient aux enfants »  était un merveilleux mystère.
Grâce à l’abondante et très précieuse, très passionnante documentation que m’avait envoyée
Jean-Pierre, il y a quelques mois de cela, je vais tenter de le pénétrer un peu. Ce sera forcément une synthèse malhabile, merci  de m’aider à redresser ce qui semblerait inexact.

Retour aux… commencements. Que sait-on de la parole de notre ancêtre de la préhistoire ?
On est bien certain que, confronté à un environnement hostile, il lui était d'une urgence vitale de prévenir, protéger, anticiper, nommer le danger, en particulier les animaux. Sans doute ce langage premier fut-il d’imitation du cri de la bête ou des bruits de la nature.

En lectrice de Leroi-Gourhan et de son magnifique ouvrage Le geste et la parole, je ne pouvais qu’adhérer à cette citation formulée par Grégoire de Nysse en 379 ap. J.C. : « Ainsi, c’est grâce à cette organisation que l’esprit, comme un musicien, produit en nous le langage, et que nous devenons capable de parler. Ce privilège, jamais sans doute nous ne l’aurions si nos lèvres devaient assurer pour les besoins du corps la charge pesante et pénible de la nourriture. Mais les mains ont pris sur elles cette charge et ont libéré la bouche pour le service de la parole. »

Toute la démonstration de Leroi-Gourhan reposait - à juste titre - sur une analyse des redressements du squelette des premiers hominidés, redressements posturaux qui, autorisant des modifications importantes de la boite crânienne et, partant, de l’appareil phonatoire libérèrent les mains. Pour autant, ce brillant travail ne m’éclairait pas sur la nature du langage fondateur et les raisons pour lesquelles tous mes enfants et ceux que j'avais rencontrés passaient par les mêmes étapes de vocalisation, qu'ils soient nés en Afrique, en Guyane ou ailleurs...


Marcel V. Locquin, nous explique comment le langage vient à l'enfant.

Son travail de plus de vingt années sur les origines du langage lui a permis d'ailleurs d' élaborer un
dictionnaire de langue préhistorique  et de faire remonter l’apparition du langage articulé bien plus loin dans le temps que les dix mille ans prudents que s’accordent les spécialistes. Homo erectus était un grand marcheur, déjà bien dispersé sur la planète et les langues parlées par des groupements fort éloignés les uns des autres étaient forcément différentes :  lorsqu’une génération s’éloignait de sa tribu natale, elle se fondait en d’autres, se créolisait, oubliait sa langue « maternelle » ou la transformait peu à peu au contact d’autres langues..

Mais au fait, quel lien entre le babil des enfants et celui des humains de ces temps lointains ?

De même que le code génétique  humain résulte de l’assemblage de vingt molécules, toutes les langues de l’humanité se sont bâties sur vingt phonèmes identiques,  nommés par Marcel V. Locquin «  phonèmes archétypaux ».
Ces phonèmes archétypaux sont restés communs à tous les enfants de la Terre depuis la nuit des temps. Des sons de l’époque pré-sumérienne, que prononcent encore aujourd’hui nos bébés à l’aurore du langage, des sons peu à peu agglomérés en mots puis en phrases sans jamais vraiment oublier leur famille de sens originelle…


Pour les mettre en évidence,  M.V. Locquin a procédé à « une analyse statistique de la structure phonémique d'une cinquantaine de langues mortes et vivantes, repéré la présence de vingt phonèmes fondamentaux, ultérieurement retrouvés ( « fossilisés »  dit-il par ailleurs) dans presque toutes les langues de la planète. » 

Ces cellules sonores
«  ont le même sens profond quelle que soit la langue considérée. Ce sens archétypal, issu des origines du langage articulé, est encore présent dans le sens profond actuel des mots. »

Les phonèmes archétypaux retrouvés dans le babil sont au nombre de «  vingt. Dix directs comme aM, aR, et dix inversés comme Ma, Ra, dont la signification archétypale peut être déduite de l'analyse des sens des mots dans lesquels ils sont présents dans presque toutes les langues étudiées. A ce jour, ils ont été repérés dans 79 langues mortes et plus de 100 langues actuellement vivantes, appartenant à des groupes géographiquement aussi divers que: l'Europe, l'Afrique, le moyen Orient, le sud Asiatique, le grand nord Boréal, l'extrême Asie, l'Amérindie, l'Océanie, l'Indonésie.

En voici la liste, dans l'ordre le plus probable de leur apparition, telle qu'elle a pu être établie par l'évolution du babil de bébé :

   heL, aG, aD aM, aN, aF, aV, aR, aB, aS, dans la série des phonèmes directs,

   La, Ga, Da, Ma, Na, Fa, Va, Ra, Ba, Sa. dans la série des phonèmes inversés.» 
 
Ces sonorités qui constituent le langage, le nôtre quelle que soit notre langue maternelle, peuvent d’ailleurs nous faire entrer en résonance positive ou entraîner une répulsion quasi instinctive, découvrez pourquoi...



En étudiant l’impact émotionnel ( pulsations cardiaques, modifications de l’électrocardiogramme ) de plus d’un milliers de signes géométriques simples sur les candidats à cette expérience, les équipes de Locquin vont mettre en évidence la très forte activité  d’une cinquantaine de symboles parmi lesquels vont émerger: le cercle, le triangle, la sinusoïde, la lettre omega etc. Chacun de ces signes va être traduit phonétiquement puis ouvrir le champ de sa richesse conceptuelle à un certain nombre de formulations.

Citation : «  Prenons l'exemple du cercle, nous pouvons le formuler d'une trentaine de façons comme, par exemple, en disant que c'est: une courbe, une courbe fermée, une courbe régulière, le contour d'un disque, une courbe qui délimite un intérieur et un extérieur, une clôture fermée, un enclos, le lieu des points équidistants d'un point isolé, un arrondi, le schéma d'une roue, le bord d'un trou, le contour d'une pastille, la section d'une sphère, un méridien, un équateur, un parallèle, la section droite d'un cylindre, la section droite d'un cône, la section droite d'un ellipsoïde à un axe, la section droite d'un paraboloïde, la projection des contours d'une sphère par son ombre sur un plan, une ellipse sur un plan incliné vue sous un certain angle, le contour d'un cratère, un bracelet fin, ouroboros, un collier, le contour d'une poulie, une onde de choc sur un plan d'eau, la rotation d'un point fixé sur une roue tournant sur elle-même, etc.

Par le canal d'un concept aussi simple que le cercle nous pouvons entrer dans un sous-ensemble considérable de la langue française, considérée comme un cas particulier du langage articulé humain...
»


Il a fallu vingt ans à cette équipe pour mettre en évidence ces symboles archétypaux, les traduire en phonèmes, en explorer la chaîne de significations, reconstituer le vocabulaire surgi de ces « briques élémentaires » tout en reliant ces découvertes avec les premiers pas du bébé dans le langage.


Pour nous résumer, quelle que soit sa future langue maternelle, de sa  naissance jusqu’à l’âge de neuf mois environ le nourrisson babille.  Puis jusqu'à l'âge de deux ans il conquiert ses premiers mots/premières phrases. Il parcourt ainsi, spontanément et « en accéléré » comme le dit si bien Marcel V. Locquin, les différentes étapes de l’évolution du langage depuis la préhistoire.


Il commence par prononcer des voyelles, puis s’exerce aux différentes consonnes, joue avec sa langue, son palais, ses lèvres. Ensuite lui vient l’idée  d’associer une voyelle suivie d’une consonne, et dans cet ordre là toujours, quelle que soit la langue de ses parents. Enfin,  il inverse son propos et commence à prononcer des ba, ma, pa etc… Le cheminement ne fait que commencer pour lui… auquel les encouragements affectueux et les échos de ses parents vont lui faire prendre goût.

J'ai été extrêmement convaincue par l'immense travail offert à la lecture. De même que le potier devant la glaise se retrouve avec les mêmes questions que son lointain ancêtre, de même que le sculpteur devant la pierre à tailler refait le parcours de ceux qui le précédèrent, on peut concevoir que le bébé reconstruise en quelques mois, à son usage propre et à partir des briques sonores qui font partie de son génome, cet accès au langage qui prit tant de milliers d'années à se stabiliser puis se différencier en près de 5000 langues.



La grammaire universelle de
Chomsky











Partager cet article

Repost 0

commentaires

agnès 05/08/2008 09:46

Très bel article. J'ai pas tout compris, mais chut, c'est entre-nous :-()Oui, c'est passionnant de suivre l'acquisition du langage chez les petits. Certains se lancent sans filet et parlent très tôt en mettant bout à bout des syllabes ou des mots, sans liaison souvent(notre fils par exemple), d'autres parlent un peu plus tard et leur langage élaboré, leurs phrases construites nous étonnent (notre fill) : ah, "il ou elle" dit tout ça, il ou elle pense donc ;-)

Russalka 05/08/2008 16:34


Bien sûr qu'ils pensent tous ces bambins (sourire)
chacun à sa manière, chacun à son rythme... Si tu en as le temps visite ce site cela devrait te passionner, toi qui aimes la musique des mots. Bisous et à bientôt par mail.


aimela 04/08/2008 19:13

très interressant cet article viviane, on apprend beaucoup avec toi . Merci et bises

Russalka 05/08/2008 16:47


Merci à toi d'avoir pris le temps de le lire, c'est en vérité mon complice Merlin  qu'il faut remercier car c'est lui qui m'avait indiqué ces pages
passionnantes... Bisous


Catherine Laufray 04/08/2008 14:46

C'est vrai qu'ils commencent toujours par une voyelle, très interessant cet article ;)

Russalka 05/08/2008 16:51


Merci Catherine,
c'est comme le dit Jean-Pierre
une question qui n'en est qu'aux balbutiements
et dans la formulation des questions et surtout dans celle des réponses,
mais il y a là des pistes très passionnantes.


marlou 04/08/2008 13:10

Merci de nous communiquer tout cela, c'est capital pour bien comprendre l'enfant

Russalka 05/08/2008 16:54


Pour le comprendre, pour l'accompagner aussi en miroir à ses premiers essais de communication
toute la vie ensuite quand le dialogue est et reste noué.
Merci Marlou


Marianne 04/08/2008 10:17

Je suis à mon tour fascinée par ce sujet et fait ici une belle découverte ! Merci Viviane et Jean-Pierre !

Russalka 04/08/2008 10:28


Ah c'est super, on se parle en direct!
Sujet fascinant, et grand mystère dont on ne commence comme le dit Jean-Pierre qu'à lever doucement le voile qui le recouvrait.
Un bébé ne demande qu'à communiquer, sa survie en dépend, et c'est ce qui s'active là qui est mystère pour moi...


Mes radios

France Culture le player en direct

Et dis,si on...

Ma page Facebook