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Musique de la semaine

Arundo Donax

15 septembre 2011 4 15 /09 /septembre /2011 06:53



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Damousse regardait son ami.
Collé au mur de glace qui divisait le village, il semblait se vider de son sang. Sa pâleur était telle que la fillette, inquiète, se rapprocha de lui sans faire de bruit puis, d'un geste presque transparent  tant il était lent, attrapa un bout de sa chemise.

Tamel ignorait ( ou peut-être feignait-il cette ignorance ) que depuis toujours ce contact permettait à la petite fille de rentrer dans les pensées de son ami.

Ce qu'ils entendirent tous deux fit jaillir leurs larmes. Tant de douleur, de solitude, d'attente et de questions sans réponses avaient été formulées sur  ce mur.  Des orphelins tournaient en rond dans la nuit mais aussi des épouses éplorées, de jeunes maris délaissés... Même le tilleul où s'assemblaient les couples au clair de lune laissait ployer ses branches autrefois bien levées.

Fermant les yeux, Tamel intima silence à toutes ces voix douloureuses. Les pensées qu'il leur adressait les enfermeraient dans une bulle inaltérable et feraient naître en elles un oubli bienvenu qui les tiendrait désormais à l'écart de toute souffrance.
Il lui fallait maintenant écouter l'autre moitié du village, celle qui selon toute apparence avait abandonné famille et amis pour... Pour quoi au juste?

Les êtres que réclamait la première moitié du village étaient tous assis et penchés sur d'étranges objets que surmontait une sorte de miroir. Leur corps se réduisait le plus souvent à une tête démesurément grosse et deux mains amputées de la majeure partie de leurs doigts. Le dos cassé, ils tapaient de ces doigts orphelins sur quelque chose qui déclenchait toutes sortes de lumières et de bruits.

Se rapprochant, les deux enfants distinguèrent des images de mondes qui leur étaient inconnus. Des paysages surgissaient, puis s'effaçaient soudain devant d'autres,  comme digérés instantanément.

- Fascinant! murmura Tamel. Fascinant... Des mages!

- Pas fascinant! grimaça Damousse. Regarde ces êtres: certains nous ressemblent encore mais c'est parce qu'ils sont endormis sur leur fauteuil. C'est ça qui les a sauvés. Quant aux autres... Quelle pitié! Qu'ils sont laids!

- Tais-toi Damousse, j'entends ce qu'ils découvrent: une autre forme d'intelligence qu'ils mettent en commun. C'est toi qui es endormie...

- Balivernes, Tamel, balivernes! ils font du mal à ceux qui les aiment en se tenant ainsi attachés à ces lumières et ces bruits!

- Tais-toi! Tu n'es pas faite pour comprendre ce genre de choses.

Damousse, rageuse, hésitait entre l'envie de donner une grande gifle à Tamel - dont elle sentait l'envie de rejoindre ces curieux humains - et celle de distribuer quelques coups de pied à la cantonade.
Soudain son regard, qui était aigu, fut attiré par un personnage dont l'allure pensive, la peau plus sombre et les grandes mains intactes aux beaux gestes limpides tranchaient sur la frénésie de ses compagnons.

- Tamel... regarde!

Mais Tamel avait déjà vu. Et dans ses yeux noyés de larmes se précipitaient des souvenirs heureux.

- Mon père...

- Ah! tu vois? je te l'avais bien dit! Il faut lui faire quitter cet endroit et retourner chez nous avec lui!

Tamel secoua le froid qui l'avait doucement envahi.

- Tu as raison, Damousse, arrachons-le à ce qui se trame là et retournons chez nous, retournons vite car je sens que si nous le laissons ici, nous mourrons toi et moi.

C'est le moment que choisit une petite indienne pour sortir de derrière les arbres d'où, depuis le début, elle observait les deux enfants.

- Enfants, je connais bien le papa de Tamel. Vous feriez grande bêtise en l'arrachant à ses pensées et à sa solitude choisie.

- Qui es-tu, toi ? demanda Tamel. Et de quel droit viens-t...

- Je suis une vieille amie de ton père, Tamel, dit la petite indienne en caressant leurs cheveux. Ne crois pas que cela ne me fasse peine de le voir ainsi au milieu de ces gens qui croient inventer quelque chose. Mais lui est différent. Lui s'est posé en leur compagnie pour trouver autre chose, dont je ne sais le nom. Peut-être même combattre ce qui se construit ici. Il a besoin de tout notre amour pour porter sa quête et que nous acceptions que quelques temps, il nous oublie.

- S'il nous oublie nous finirons par mourir, c'est Tamel qui l'a dit! répliqua Damousse.

- Mon père ne vivait que pour moi. Dois-je mourir pour qu'il vive?

La petite indienne sourit. Elle se reconnaissait dans ces deux enfants à la nature si différente mais dont elle avait des années durant respiré les traces en rêvant.


- Non, enfants, vous ne mourrez pas. Je prendrai soin de vous en attendant qu'il revienne. Et s'il ne revient pas, il faudra que tous trois nous l'aimions assez pour continuer la route en l'emportant avec nous, dans nos pensées...

Le père de Tamel se retourna alors vers eux.
Quelque chose d' immense, qui ne ressemblait pas à  de la tristesse, semblait voiler ses yeux gris.
Oui, disait son regard, oui. Il avait besoin de cette solitude, de ce retrait du monde pour en entendre un peu mieux les chants contradictoires et les troublantes nouveautés.

La petite indienne sortit de son long manteau une pierre aux formes étranges, l'éleva devant ses yeux et la laissa quitter sa paume. Comme un navire fendant la mer, le bateau de pierre se dirigea vers le père de Tamel et se posa sur ses genoux.

- Quand il la touchera il saura où nous sommes et pourra nous rejoindre, du moins par la pensée si son corps n'est pas encore prêt à d'autres retrouvailles...

D'un mouvement très doux, le papa de Tamel laissa s'envoler vers eux trois des belles plumes noires qui ornaient son vêtement. Elles se glissèrent avec douceur contre leur poitrine. Puis, avec ce sourire qu'elle aimait tant chez lui, il fit comprendre à la petite indienne qu'il était temps qu'elle se retire de cette clairière.

Chana, car tel était son nom, le regarda longuement, puis prit dans ses mains qui tremblaient un peu les mains des deux enfants.

- Venez enfants. Venez... La nuit tombe et notre route est longue.
 

Ainsi commença, pour un temps,  un nouveau cycle d'existence pour Tamel et  Damousse ...



Sergueï Rachmaninov
Prélude en Do dièze mineur


dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/01_5_Morceaux_de_fantaisie_Op_3__II_Prelude_in_C-Sharp_Minor.mp3&



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publié par Viviane Lamarlère - dans Hommages et échos
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commentaires

Miche 16/09/2011 10:16



Oui, il faut savoir laisser partir… c’est aussi cela ouvrir sa porte à l’inconnu.


C’est étonnant, de lire, ce matin sur ton blog, ce conte, aux résonnances profondes, c’est
comme un conseil, un signe, pour quelque chose qui concerne ma vie, en ce moment.


Que ta journée soit belle Viviane.


Pour la musique, chez toi, je découvre aussi. o)))


 



Russalka 17/09/2011 20:34



 


Tu me combles en me disant que ce conte te parle à ce point là... Vraiment. Je crois que la vie est abandon,
succession d'abandons, vers cette dissolution qui est notre fin ( finalité?) Merci en tous cas de l'écho...



Corinne 19/02/2010 10:09


Je replonge avec délice dans les aventures de Tamel et Damousse...un monde fascinant, des personnages attachants, un Tamel doué d'empathie et d'altruisme !
Un fabuleux voyage sur la ligne du temps où se mêlent un vécu et un imaginaire irréel !
Ce miroir qui reflète d'autres futurs... Et ce bateau pierre, symbole de l'élément Terre, semble t-il et lien intemporel entre les enfants et le père de Tamel !

Un beau récit !


Russalka 19/02/2010 11:35


C'est gentil, Corinne , pour ces deux jeunes héros qui ne demandent qu'à vivre
de les lire avec toi aussi autant d'empathie
oui, le bateau pierre
un lien qui défie l'espace et le temps...
Mille merci


clementine 19/02/2010 00:14


Une symbiose qui donne naissance à une musique de mots. 
bonne journée
clem 


Russalka 19/02/2010 11:20


Une symbiose que nous allons tenter de garder vivante :)
mrci Clem!


Valentine :0056: 18/02/2010 17:29


Comme tu es douée pour écrire de ces histoires fantastiques et pleines de sens ! C"est beau et fascinant...
Quant au prélude de Rachmaninoff, tu me le fais redécouvrir dans un interprétation magistrale, intérieure, profonde... J"en étais fatiguée à cause du film de Lelouch "Partir revenir" et trouvais
toutes les interprétations nulles. Pas celle-là !
NB : depuis qqe tps, impossible faire apostrophes dans les commentaires ; j"ai essayé le blanc, maintrenant j"essaie le guillemet pour remplacer. Pénible !!!!


Russalka 19/02/2010 10:57


Cette interprétation est celle, remastérisée, de Rachmaninov lui même. Chouette, non?
Il vaut la peine de se trouver ce disque, quoique rare, car la lecture de ses oeuvres par le maître laisse entendre que des pistes ont été perdues par nos pianistes fous de vitesse, et pourtant lui
ne manquait pas de moyens...
Oui, Over bug de plus en plus, bien triste...


Merlin 18/02/2010 15:57


Je ne sais pas par quelle magie des images ce conte me fait penser au film de CAMERON, "Avatar"... Des mondes qui  se côtoient sans pouvoir se mêler sans doute. Les personnages sont un peu
comme les Na'vis et il est probable que Chana, la petite Indienne, est Neytiri.
Le père qui s'en va pour un autre monde (ou la mère qui s'éloigne pour une autre destinée) voilà un thème qui fait partie de ma vie tout entière !
Et pour couronner le tout, un prélude, composé par un tout jeune homme de 19 ans, prélude que je connais par coeur (j'ai l'impression que c'est depuis toujours !) et qui sonne dans mon coeur comme
"La jeune fille et la mort de Frantz SCHUBERT". Les deux pièces font vibrer chez moi les mêmes neurones, même si le prélude en do dièse avec 4 dièses à la clef dégringole un escalier chromatique
hésitant bien qu'inexorable tandis que le quatuor de Schubert est plus tendu et parfois paroxystique pour ne pas dire intensément dramatique. Mais j'adore la puissance évocatrice de ces deux
oeuvres remarquables de sensibilité, je crois que tu le sais.
Hier, je discutais de ces ressentis douloureux avec la dernière soeur de ma pauvre mère à qui j'avais rendu visite, la seule avec laquelle je peux évoquer ces drames : j'étais en plein dans
l'esprit de Rachmaninov. Quand une émotion trop aiguë nous envahit, il nous reste la musique pour l'exprimer. Schubert a su le faire magnifiquement, lui aussi.
Je suis heureux qu'Aimela ait été sensible à l'écoute de ce prélude.
Très joli conte métaphorique à souhait et empreint d'une grande poésie esthético-philosophique... Je me permets d'ajouter ce lien, pour ceux qui n'ont pas connu Tamel ... jeune :


http://www.garde-a-vue.com/categorie-57083.html
Et je fais un amical coucou à son père & créateur...


Russalka 19/02/2010 10:48



Quel réjouissant commentaire, Merlin!
Tout d'abord je suis confuse du retard à répondre mais ma connection internet est très volage en ce moment, il me faut parfois
attendre dix minutes avant qu'une page ne daigne s'ouvrir ( et ce n'est pas propre à free, Michel a le même souci au cabinet avec orange, nous sommes mal desservis ici...)
Oui, des mondes qui se côtoient sans pouvoir s'atteindre. C'est toute la problématique de virtuel/réel,
village planétaire accessible par internet (presque) sans effort/ village dans lequel on se promène à pied à la rencontre des autres. Je vais essayer de maintenir les deux jeunes héros dans la
ligne des préoccupations qui étaient celles de leur papa!
Quel fabuleux analyste musical tu aurais fait... Ce prélude est celui de Rachmaninov que je préfère et tu en fais une lecture tout à
fait pertinente et sensible, elle me va à 100% ;o)
Oui, cet escalier hésitant, il disait bien pour moi les tergiversations avant de décider de prendre en main le destin des deux héros
de notre ami Luc. Le martèlement thématique disait à la fois le caractère inexorable, l'acceptation dans la peine, mais aussi la page qui se tourne.
Quant à la longue cadence différée de la fin, quel génie d'avoir ainsi terminé une oeuvre aussi questionnante et qui reste, jusqu'au
bout, un immense point d'interrogation...

Je comprends donc tout à fait que cette oeuvre résonne en toi de ses questions inabouties. Elle colore à sa manière des pans entiers
de ton histoire personnelle, comme de la mienne d'ailleurs. Mystère de la résonance du corps à telle oeuvre plutôt qu'à telle autre, mystère qui me fascine et qui n'est pas lié à une éducation au
sens large mais bien à ce qui est mis en branle dans notre mental via des schémas et des " mots ", fussent-ils d'ordre musical. Universalité de la résonance mise alors en route, universalité
indéniable si j'en lis la réaction d'Aimela qui me réjouit et dont je sais à quel niveau elle a touché.
Merci d'avoir rajouté ce lien, j'ai fait de même après coup, en espérant que ce n'est que partie remise pour ces deux personnages et
leur papa...
Merci aussi de ce commentaire dense et qui parle, oh oui...



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