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Musique de la semaine

Arundo Donax

1 mars 2011 2 01 /03 /mars /2011 08:06

 



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L'enfant que l'on fut ( et reste parfois ) trouve souvent d'étranges résonances à la lecture de certains livres. Quoi!! On peut être inscrit en grosses lettres au catalogue des saints hommes et n'en avoir pas moins été, comme tous les enfants du monde et de tous les temps un sacré chenapan? Avoir débuté son cheminement par mille révoltes, pillages, débauches et tentations assouvies avec une insatiable faim? S'être senti différent ? Toujours?  Cela donne espérance de rachat...


Je suis venue tardivement à cette oeuvre de Saint Augustin. Ce fut un vrai coup de foudre qui me donna alors à  imaginer ce que devaient être le charisme et la puissance intellectuelle  de ce Père de l'Eglise, né en 354 de notre ère. Bel homme, joueur, buveur, amoureux de la chair, amoureux de la vie. Et pourtant en souci perpétuel de pureté, d'absolu. D'ascèse.

Ouvrir les Confessions,  c'est entrer dans l'intimité d'un homme qui ne cherchait rien d'autre qu'à regarder sans oeillères ce qu'il avait été et le comprendre, se comprendre : " Parcelle de la création divine ". Les premières pages posent d'emblée la personnalité de l'auteur: questionnante.

Les questions qu'il se pose, qui ne se les est pas posées un jour? " Le ciel et la terre te renferment-ils donc, puisque tu les remplis? Ou bien quand ils sont pleins, y a-t-il un reste parce qu'ils ne te renferment pas? Ce qui reste de toi, une fois remplis le Ciel et la Terre, où le reverses-Tu? (...) Qu'es-tu donc mon Dieu?"

Cette inquiétude va se poursuivre des pages durant et nous conduire,  par le truchement des souvenirs réactivés de manière quasi hypnotique, dans la prime enfance. Et à la véritable motivation de l'ouvrage, le retour sur soi, telle que la pratiqua plus tard Montaigne dans sa Librairie avertissant son lecteur que c'est lui qu'il peint. " Que veux-je dire en effet, sinon que j'ignore d'où je suis venu en ce monde pour aboutir à ce que je ne sais  comment nommer, Vie sous forme de mort ou mort sous forme de Vie. "

Cette phrase à elle seule ouvre une mémoire gigantesque, mémoire personnelle mais aussi mémoire collective car l'auteur est conscient que la mémoire est construction commune et dans l'après coup. Et cette mémoire va déambuler dans des souvenirs rapportés par son entourage: comportement avec ses nourrices, premiers sourires dans le sommeil. Autant d'instants saisis dans le déroulement inexorable du temps, autant de creux que l'âme creuse encore davantage et de pointes sur lesquelles elle s'élance pour mieux retomber. De  l'analyse qu'il a fait de ces dires familiaux, Augustin retire qu'il a voulu très tôt " manifester mes volontés aux gens qui les rempliraient. Je voulais et je ne pouvais. Elles étaient dedans, eux dehors ".

Caractère bien trempé, probablement même assez coléreux que celui-là qui tôt dans l'enfance se demande: " Quelqu'un va-t-il être à soi même son ouvrage et son artisan? "
Augustin déteste plus que tout obéir à " l'orageuse communauté des humains ".  L'école ne lui apporte que misères : " On me mit à l'école pour apprendre les lettres. A quoi elles servent, pauvre de moi je l'ignorais et néanmoins, si je trainais, on me battait. Les grandes personnes prônaient cela. ( ...) Mais chez les grandes personnes les occupations frivoles s'appellent des affaires, tandis que les enfants, quoique ce leur soit pareillement affaires, les grandes personnes les punissent "

Que de finesse dans l'observation de ces mondes qui parfois  ne se rencontrent pas: celui de l'enfance et celui de l'adulte. Et du sentiment d'injustice qui envahit le petit face à des ordres dont il ne comprend le bien-fondé. 
Je me suis reconnue, terriblement, dans les prières de l'enfant qui invoque Dieu et le supplie de lui éviter les corrections scolaires ou paternelles. Et la haine de ce Dieu silencieux,  sourd, incompétent à modifier le cours d'un destin écolier.



Mais si Augustin en ce livre évoque, au fur et à mesure qu' ils remontent au souvenir, ses faits d'enfance ou de jeunesse, ce n'est pas pour vanter ses révoltes  mais parce qu'il est habité de remords. Avec le recul que donne l'âge,  ses foucades et passions de jeunesse lui semblent bien vaines et fades. Et même si le ton est celui de la confidence  sans fard, souvent teintée d'humour, d'une précision entomologique et parfois cependant très poétique, le jugement qu'il porte sur son passé est impitoyable.

Mise à part cette amitié interrompue par la mort dont le souvenir le hante encore, cet ami dont il dit : " Son coeur était de moitié dans mes égarements et mon âme sans lui ne pouvait rien ". ( Nous ne sommes pas loin d'un 
Montaigne ( qui l'avait bien lu ) pensant à La Boétie: " Parce que c'était lui, parce que c'était moi." ) Mises à part donc cette amitié de jeunesse et son amour pour sa compagne, comme cette vie d'homme lui semble pleine de tâches et d'ombres.



Né à Souk- Ahras, une ville du Nord est de l'actuelle Algérie, à la frontière de la Tunisie, Augustin est un enfant métis. Son père est un noir africain d'origine modeste qui a obtenu la nationalité romaine et sa mère une chrétienne berbère.

Cette famille économise pour élever  ses trois enfants en leur offrant une bonne éducation. Mais les moyens financiers ne suivent pas toujours et c'est un peu en marginal de la société qu'Augustin se vit par rapport à ses camarades d'école. Il manquera de peu de se dédier à la violence. Heureusement sur sa route l'Amour veille et sa mère, fine mouche, se dit qu'il vaut mieux un garçon qui court les jupons qu'un brigand assassin. Elle le veut lettré, avocat, diplômé. Par insatiable curiosité de tout,  il intègre la secte des  manichéens pour lesquels l'homme n'est pas responsable de ses crimes. Cette " religion" comble ses attentes et son envie de ne se sentir responsable ni coupable de rien. Le voilà bientôt se livrant à ce que l'on nommerait aujourd'hui des happenings violents en pleine rue, ridiculisant entre autres les chrétiens.

Mais on se lasse de toute chose et finit toujours par découvrir les failles de ce qui nous dévorait.

 Notre homme continue donc sa route, de compagnie avec la rhétorique qu'il enseigne, l'astrologie qu'il pratique, les femmes qu'il séduit. Il se pose pourtant quatorze années durant avec une jeune femme dont il a un enfant: " Au cours de ces années, j'avais une femme. Notre commerce n'était pas légitime, ma fougue errante l'avait dénichée. Du moins n'en avais-je qu'une, à qui je gardais la foi du lit nuptial. " Plus tard, attendant de se marier à une autre jeune fille,  sa concubine ayant été répudiée par sa toute puissante mère,  et lui-même chaque fois davantage tracassé par l' appel de Dieu,  il dira: " Donne-moi chasteté et continence, mais s'il te plaît, pas tout de suite ( Page 205).

C'est en fait en ouvrant au hasard et presque par jeu les épitres de Saint Paul qu'il décide de rompre une bonne fois avec sa vie de débauches. Pour autant le combat n'est pas terminé. L'homme aime à réfléchir, avancer, reculer, se tordre un peu l'âme, jouer avec les mots.

Ses réflexions sur le temps restent parmi les plus belles jamais formulées: " Le temps pris comme tel, qu'est ce qui nous sert à le mesurer? Un temps plus bref nous sert-il à mesurer un temps plus long comme l'étendue de la coudée à mesurer l'étendue de la traverse? (...) Voilà pourquoi il m'a paru que le temps n'est rien d'autre qu'un étirement. (...) Qu'est ce donc que je mesure? Des temps non point passés mais qui passent. Prenons par exemple un bruit matériel, une vibration initiale, suivie d'une vibration et encore d'une vibration, puis c'est fini. Le bruit a passé. Plus de bruit.  Avant toute vibration il y avait bruit futur;
impossible de mesurer puisqu'il n'y avait encore rien. Maintenant aussi impossible de mesurer puisqu'il n' y a plus rien. "
 

Je vous laisse à ces pages de toute beauté qui ferment le livre d'un homme.  Avec ses préocupations philosophiques, poétiques et même musicales ( il est l'auteur d'un traité de la musique), ses amours et ses morts, ses doutes et ses colères, sa conscience profonde, pressante, omniprésente, que les multiples dimensions du passé et du présent nous accompagnent où que nous allions.
Les mille petits faits en apparence dénués d'importance mais qui, un jour, dans l'intimité de la conscience, réactivent le remords, le regret, le simple souci d'avoir vécu quand tant d'autres disparaissent en ne laissant derrière eux que l'ombre de leur ombre. Et puis, derrière cette interrogation de soi, la présence de l'autre. Car si la conscience du temps et de ce qu'il échappe à toute définition nous éloigne de l'animal et fait de nous un être de questions, cette même conscience, lorsqu'elle laisse re-surgir le passé révolu nous fait êtres d'écoute. De nous mêmes. de notre histoire. De celle des autres.

Qui vit l'instant présent et le digère aussitôt sans souci de ce qu'il a heurté, blessé, sans regrets ni chagrin ni remords, qui vit sans conscience de ces deux néants que sont le passé et l'avenir et de ce qu'il faut  les habiter d'intentions, d'attentions ou de souvenirs, celui là, est il encore seulement humain?

On me rétorquera à juste titre que sa doctrine et ses écrits ont nourri l'église inquisitoriale. Certes.

Il reste en la matière un beau livre qui, dans son tutoiement permanent de Dieu, presque d'égal à égal, nous raconte avec émotion, sincérité, dans une langue plaisante et belle, toute notre merveilleuse, étrange, fascinante humanité.




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Une excellente biographie sur Wikipédia

L'intégrale de son oeuvre mise en ligne


Via Crucis de Frantz Liszt. Deuxième station.

dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/6_Musique_romantique/Liszt/03_Via_Crucis_S_53__R534__Station_II__Jesus_Tragt_Sein_Kreuz.mp3&



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publié par Viviane Lamarlère - dans Mes Philosophes
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commentaires

Trutzy 02/03/2011 10:28



J'aime Saint'Augustin. Je préfère Platon, Saint Augustin et Saint Anselme à Aristote et San Tommaso S'Aquino.



Russalka 02/03/2011 19:35



Chacun aime et c'est bien ;o)).



Valentine :0056: 01/03/2011 21:45



De plus les questions philosophiques posées par lui que tu cites paraissent étonnamment moderne et me convainquent que l'on n'a vraiment rien inventé... Même les
apports de la science contemporaine ont été depuis longtemps pressenties par les philosophes de l'antiquité (occidentale ou orientale !).


Ce qui mène à penser qu'en fait tout se trouve déjà en nous.



Russalka 02/03/2011 19:29



Je ne me risquerais pas à dire que les conceptions de l'atome chez les anciens sont préscience des connaissances en la matière chez
nos contemporains. Mais pour ce qui est de la métaphysique, oui, c'est certain, on n'a fait que poser les mêmes questions en changeant l'ordre des mots: il n'y a pas de progrès en philosophie,
pas comme en science du moins... Et l'homme se pose sans doute depuis son apparition sur cette terre les mêmes questions sans réponses.



Valentine :0056: 01/03/2011 21:42



C'est super, depuis quelque temps j'ai remarqué que l'on pouvait ouvrir les commentaires sans arrêter la musique (avant il fallait changer de page).


Merci, Viviane, pour ce merveilleux article sur un grand homme que j'ai toujours admiré (mais jamais lu de bien près). Je conserve le lien vers ses oeuvres
complètes.


Quant au Via Crucis de Liszt, je ne le connaissais pas du tout ! Découverte que je te dois à nouveau...



Russalka 02/03/2011 19:27



Je n'ai lu d'Augustin que cette oeuvre là mais dix fois, cent fois y revins. Très belle, très actuelle dans ses questionnements, très
humaine. Via Crucis est une oeuvre du prêtre Liszt, avec cette couleur sombre qui fut celle des oeuvres de la fin de sa vie. j'en avais une belle version disque noir avec Nicolaï Gedda,
introuvable en DVD. Mais celle que j'ai trouvée n'est pas mal du tout ;o) Bisous et merci Valentine!



Marianne 01/03/2011 18:25



J'aime beaucoup cette analyse que tu fais en replaçant l'auteur dans son contexte humain. Il donne un autre éclairage de l'oeuvre.


Tu incites à le relire à la lueur de cette analyse.


J'imagine que ton rapport à Dieu depuis ton enfance a suvi son cheminement ?


Bises à toi.



Russalka 02/03/2011 19:23



Tu sais, j'ai été croyante enfant au point d'avoir envie de rentrer dans les ordres. Et puis un drame familial et Dieu n'a pas entendu
mes prières. Nous nous sommes oubliés l'un l'autre sans regret... et depuis, je suis animiste ;o) tout a une âme: une fleur, un animal, une pierre, un nuage qui s'effiloche. Tout. Mille merci
Marianne!



H. 01/03/2011 14:10



Et pourtant... Nous aurions bien besoin d'un tel homme pour lutter contre la christianophobie rampante et croissante.



Russalka 02/03/2011 19:21



C'est certain. Je suis allée sur le site et suis une fois encore terrassée de tristesse devant ces violences faites aujourd'hui
encore, en 2011, aux femmes au nom d ela religion.



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