Le philosophe des arts,
Henri Focillon, dans ses passionnants ouvrages " La vie des formes " et "Eloge de la main " nous disait: " L'histoire des formes ne se dessine pas
par une ligne unique et ascendante, l'homme est contraint de recommencer les mêmes recherches et c'est le même homme, j'entends la constance et l'identité de l'esprit humain, qui les
recommence. " Chaque région du monde, chaque époque possède son génie propre qui
chaque fois ré-invente l'outil et en parfait pour son compte l'usage avant que ses " progrès " ne soient assimilés par d'autres hommes, d'autres contrées, qui le feront évoluer à leur
tour.
Regardez bien cette toile superbe de Vermeer de Delft. Ambiance calme, presque recueillie, qu'amplifie la composition étonnante dans ses nuances douces ou
rudes aux transitions feutrées. Les sujets nous y tournent le dos. Laissant toute place aux véritables figures de la toile: les instruments de musique.
Au sol une viole de gambe ( de jambe, car on la posait entre les jambes ). Adossé au mur un virginal flamand
magnifiquement orné. L'entrelac délicat des figures de marquetterie fait écho aux motifs fantasques de la nappe et des fenêtres et
même aux veines qui ornent la géométrie implaccable du marbre des carreaux. Aux dessins de la blouse blanche de la jeune fille répondent les reflets du carrelage dans le
miroir. Ce sont les courbes féminines de la jupe rouge et noire, de l'épais tissu recouvrant la table, de la viole ambrée ou de
la cruche claire qui apportent un contrepoint aux angles droits et sombres soutenant la pièce.
En vérité, la définition de la musique de la Renaissance est toute dans cette toile, qu'équilibrent structure
rigoureuse, fermement bâtie, et jubilation ornementale empreinte de lumière. L'être ne s'y représente pas mais se livre peu à peu, comme une fugue nous découvre ses voix dans le temple sévère de
ses harmonies.
Et ce n'est pas un hasard si le peintre choisit ces instruments: perfectionnés en Italie et en Angleterre, la viole de
gambe et le virginal sont en plein essor dans ses Flandres natales. Pendant que le grand concert des nations phares de l'école franco-flamande travaillait aux formes musicales vocales ou instrumentales collectives, quelques pays restés
discrets jusqu'alors accouchaient de grands instruments aux destinées de solistes et tout occupés à improviser des variations complexes sur des thèmes connus. C'est la grande époque
des Ricercari, Folias, Glosas et les instruments qui suivent vont s'en donner à coeur joie:
Orgue, clavecin, viole à bras, viole de gambe, xylophone,
luth.
L'orgue et le clavecin ne cesseront dès lors de trouver compositeurs à leur mesure, même si le clavecin connut, à
l'instar des violes et du luth, une éclipse temporaire. Quant au xylophone, cet instrument du pauvre charmait Praetorius et aujourd'hui il fait le bonheur des tous-petits dont il est souvent le premier jouet
musical
L'orgue.
Le portail de Wikipédia à son sujet est d'une érudition à couper le soufle, je vous laisse la déguster.
Juste quelques repères...
Cet instrument étrange que l'on jouait de main droite en actionnant son soufflet de main gauche et qui ne pesait guère était un orgue portatif (porté). Il restera associé à la religion chrétienne et est l'ancêtre de
notre orgue moderne mais également... de l'accordéon! Ci-dessous une belle reproduction.
Vous en entendrez ici la sonorité très douce dans un extrait du Llibre vermell de Montserrat
De portatif et petite taille l'orgue va s'étoffer et devenir positif (posé) comme on peut le voir
sur cette tapisserie de la Dame à la Licorne. Il requiert alors deux instrumentistes, l'un actionnant les soufflets, l'autre au clavier.
Ce sont les pays du Nord de l'Europe et tout particulièrement l'Allemagne et l'Angleterre qui vont déployer
les possibilités sonores de cet instrument qui nous vient de la haute antiquité grecque
(Hydraule). Ils lui donnent une telle dimension qu'il faut bientôt une pièce
entière pour le poser. Mais la France, l'Espagne et l'Italie suivent le mouvement et nous offrent de la belle ouvrage tel cet orgue positif du chateau d'Ecouen:
Les grandes orgues que nous connaissons aujourd'hui ne sont plus très loin de voir le jour et ce sont l'école
anglaise d'orgue ainsi que l'école espagnole qui vont lui donner ses lettres de noblesse. Les compositeurs et interprètes les plus représentatifs de l'époque en seront, pour la
première, Thomas Tallis et William Byrd, tous deux propriétaires du monopole de l'édition musicale ( ce qui, convenons-en,
autorise la notoriété...). Pour la seconde, l'école espagnole, Antonio de Cabezon.
Les Anglais -encore eux- vont faire vivre la viole à bras
dont on attribue à tort l'origine aux instruments de la
conquista espagnole. La viole nait au XIII ème siècle de la
vièle à fond plat (ou fidula) du Xème siècle, elle-même née d'instruments plus primitifs du VIIème siècle dans les pays Nordiques. Au gré des invasions cet
instrument se répandit en Europe du Nord, puis Europe centrale avant de se disséminer plus largement. Très répandue dans l'iconographie médiévale, elle fut prisée jusqu'au XVIIIème siècle des musiciens de cour
autant que des artistes populaires. Ici une sculpture de l'église de Caudebec en Normandie:
Les Anglais -toujours eux- vont faire rayonner le luth
instrument qui nous vient de l'Oud, lui même descendant du Barbat Persan, tous deux instruments essentiellement mélodiques, monoxyles (taillés d'une seule pièce de bois,
manche compris) et à manche court. Très prisé des musiciens de cours, il devientpolyphonique dès le
XVIème siècle grâce à l'ajout de frettes sur le manche qui est rapporté à la caisse de résonance, rallongé et tendu de cordes en choeurs (deux par deux) . John Dowland sera le compositeur de luth le plus important de l'époque.
Les Anglais -!!- vont développer le clavecin.
Belle aventure que celle de cet instrument. Au Psalterion d'origine allemande, française ou italienne les facteurs adjoignirent un clavier puis la technique du sautereau.
Chaque région d'Europe lui donnera une forme et un nom singuliers - Clavicymbalum allemand dès 1404 - Clavicythérium d'Europe du Nord dont jouait Praetorius et qui
était connu dès 1480:
- Clavicorde allemand
- Virginal rectangulaire en Angleterre et dans les Flandres.
On retrouve ici la forme de l'instrument peint par Vermeer:
- Epinette polygonale ou en aile d'oiseau en Italie et en France.
En suivant ce lien vous découvrirez en images l'évolution de cet instrument à travers le formidable travail d'organologue du facteur d'instruments David Boinnard
C'est l'italien Frescobaldi que j'ai choisi de vous
faire écouter pour illustrer cette période si féconde.
La viole de Gambe
C'est probablement en essayant de jouer sur leur Vihuela avec un archet de rebab ou de vièle que les
artistes espagnols inventèrent la viole de Gambe. Le succès fut immédiat et l'instrument connut grande fortune en Italie puis en France.
En suivant ce lien vous en verrez un beau dessin. La viole de gambe n'a rien à voir avec le violoncelle, ce sont deux
familles d'instruments distinctes.
Je lis d'ailleurs sur Wikipédia que comme le violoncelle cet instrument descendrait en filiation directe du Rebab... Non! Non et Non!! Les facteurs d'instruments Européens
n'attendirent pas la conquista mauresque pour mettre au monde de superbes instruments à cordes frottées. Le
rebab était un instrument à caisse de réonance en peau, qui lorsqu'il est entré en Europe via les conquérants Maures était monocorde. C'est au contact de la
vièle que le rebab s'est transformé et a donné le rebec et non le contraire!!!
D'ailleurs le rebab traditionnel n'a plus jamais évolué en tant que tel. Les instruments de la famille des vièles à cordes frottées pré-existaient au rebab et au rebec et
comptaient des centaines de variétés, en témoigne l'abondante sculpture et iconographie qui leur était contemporaine. On a souvent à tort, en outre, pris pour des rebec
"orientaux" des vièles en forme de poire...
Je reviendrai dans le prochain article, juste avant ceux qui entament l'époque baroque, sur une étude comparative de ces deux instruments qui pour moi, sonnent le mieux la
voix humaine.
Le xylophone
Instrument des rues, portatif, réservé aux pauvres. S'ils avaient su la fortune de cet instrument auprès
des fabricants de jouets peut-être auraient-ils tiré davantage orgueil de leur talent?
Mais place à l'écoute!
Ecole anglaise d'orgue.
William Byrd, The carman's whistle.
Air et variation dont la variation se joue... à l'accompagnement et non à la mélodie
Viole écossaise The musical priest, traditionnel écossais par Jordi Savall
Ecole anglaise de Luth John Dowland, Prélude
Ecole italienne de clavecin Frescobaldi, Toccata du second livre
Ecole Italienne de xylophone Giorgio Mainerio, danse du premier livre de ballet
Ecole espagnole de viole de gambe Diego Ortiz, Folia par Jordi Savall
Ecole anglaise de chant John Dowland, Come again...
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