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Blog de poésie, histoire de la musique et des arts,
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Musique de la semaine

Arundo Donax

15 février 2010 1 15 /02 /février /2010 09:54




purcell.jpg


L'Angleterre compte peu de compositeurs qui soient passés à la postérité. Mais ceux qui comptent comptent pour beaucoup.
C'est le cas de Henry Purcell (
10 septembre 1659 - 21 novembre 1695), jeune musicien de l'époque Elizabethaine formé au goût français et italien et dont l'oeuvre resplendit encore aujourd'hui de tous ses feux auprès des amateurs d'opéra.

Malgré sa disparition prématurée en des temps où la turberculose faisait des ravages, Purcell
  nous a laissé une oeuvre abondante, très contrastée et toujours de haute tenue: chansons, ouvertures, opéras, musique de scène pour les pièces de Shakespeare, musique instrumentale en particulier pour ensembles de violes et pour l'orgue.

Ses opéras échappent aussi bien au style français - même s'ils en reprennent quelques éléments comme l'ouverture - qu'aux masques anglais alors en vigueur, tout droit issus des ballets à entrées français. Ces masques, qui n'étaient souvent joués qu'une fois avec la participation des princes acteurs, étaient prétexte à divertissement, déguisements et feux d'artifice. La trame en était mince et cela convenait bien, ma foi, au spectateur venu juste pour se divertir...

A vrai dire, l'opéra anglais n'a guère existé avant Purcell. 




La Réforme, en supprimant le nombre de jours fériés voués au culte des saints, avait précipité de profondes modifications dans la conception même du théâtre  musical populaire. Les troupes théâtrales ne pouvant plus se consacrer aux pièces liturgiques joués à l'occasion de ces fêtes religieuses adoptèrent  de nouvelles règles  et formes dramatiques.

Pantomimes, acrobaties, sketches violents ou licencieux,  en rupture avec les conventions habituelles, airs et musique ... Tout cela tenait surtout par l'engouement du public pour le talent des interprètes. Ces derniers,  jouant au centre d'une salle à ciel ouvert, devaient s'engager totalement et donner à entendre l'histoire aussi bien en étant vus de dos que de face ou de profil. On imagine ici leur puissance vocale et suggestive dans ce beau 
théatre du Globe où Shakespeare créa nombre de ses pièces :





globe-theatre.jpg



La musique n'était pas la seule victime du poids de la religion sur les productions artistiques outre-Manche. I
l faudra attendre le XVIII ème siècle pour que se dessine enfin une école anglaise de peinture.
Les peintres qui officiaient à la cour d'Angleterre venaient pour la plupart  des Flandres tels Van Dyck ou  Antonio Mor dont vous pouvez admirer ci-dessous une représentation du Nain du cardinal Granvelle:



Antonio-Moro.jpg



C'est dans ce climat pesant et de censure continuelle que Purcell, pour revenir à lui, rompt avec le caractère décousu des oeuvres en vogue en son temps et retrouve l'unité des tragédies antiques. Pas question d'ailleurs de se couper d'un public novice: il lui réserve dans chaque oeuvre des tableaux plaisants et propres à l'émouvoir ou le faire rire.

Didon et Enée est sans doute, dans sa concision (il dure moins d'une heure) et sa perfection formelle, le plus abouti d'entre ses ouvrages lyriques.

Présenté pour la première fois en 1689 puis en 1700 en intermède de la pièce de Shakespeare  Measure for measure  il sera rejoué souvent par la suite dans  sa forme oratorio (sans mise en scène) ou cantate. Il fallut attendre le bicentenaire de la mort du musicien pour que l'oeuvre se retrouve sous les feux de la rampe. Depuis, l'amitié du public pour cet ouvrage ne s'est plus jamais démentie.


Didon construisant Carthage de W. Turner



carthage-turner-copie-1.jpg


J'ai eu le privilège de chanter à la scène une bonne cinquantaine de fois cet opéra, et notre troupe étant d'effectif réduits (un choeur d'une quinzaine de personnes en comptant les solistes et un orchestre baroque comportant 4 premiers violons, 4 seconds violons, trois alti, trois violoncelles, une viole de gambe, une contrebasse, un clavecin),  à l'instar des interprètes de l'époque baroque je tenais à la fois le rôle de Belinda, celui de la première Dame et celui de la première Sorcière. Trois rôles fort différents car exigeant un esprit opposé.
Belinda d'un optimisme que rien ne semble pouvoir atteindre, la première Dame plus posée et nostalgique, la première Sorcière à la voix grinçante et nasillarde.
 
La partition que je vous offre en lien ne suit pas exactement le découpage qui, pour des raisons d'équilibre entre les actes, répartit aujourd'hui différemment les scènes.
Le premier acte s'étend du numéro 1 à 12 inclus,  le deuxième acte du numéro 13  au numéro 24, le troisième acte étant constitué des onze derniers numéros.


Mais place à cette oeuvre dont voici de larges extraits dans l'interprétation déjà ancienne mais inégalée à ce jour de William Christie et des Arts florissants.
Construit en trois actes précédés d'une ouverture, l'opéra alterne, avec brio et sans que jamais s'installe l'ennui, des récitatifs, airs, choeurs, danses, intermèdes comiques ou douloureux.

L'ouverture est prodigieuse. Alla francese, mouvement lent suivi d'un mouvement rapide, elle nous plonge d'emblée dans l'intrigue. Les rythmes pointés du mouvement lent ( note longue suivie d'une brève puis d'une autre longue etc )  disent l'hésitation qui tout au long de l'opéra va étreindre l'âme et le coeur de Didon tandis que le caractère sautillant du mouvement rapide nous peint le tempérament très primesautier, enthousiaste et léger de sa suivante et du peuple qui ne demande que le bonheur de sa reine...


dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/01_Dido__Aeneas__Ouverture.mp3&


Didon écoutant le récit d'Enée, toile de Pierre Guérin.

GUERIN_Pierre_Narcisse_Dido_and_Aeneas--mba-Bordeaux.jpg



Le premier acte est celui de Belinda et du triomphe de l'Amour que célèbrent la suivante de Didon et le choeur. L'une et les autres enjoignent la reine de quitter cette mélancolie qui l'abat et vantent les mérites d'Enée dont la reine est éprise.

L'air de Belinda, qui suit immédiatement l'ouverture sans césure,  est lui aussi construit sur des rythmes pointés. Mais, contrairement au dessin de ce rythme dans l'ouverture, la valeur brève y précède la longue, ce qui donne un caractère énergique à sa harangue, comme si elle voulait de cette pointe entamer la peine de sa reine. Elle est suivie d'un choeur aux accents suaves et caressants.

dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/02_Dido__Aeneas_Act_I___Shake_the_cloud_from_off_your_brow__belinda_chorus.mp3&


Mais Didon ne l'entend point de cette oreille et, accompagnée d'une chaconne dont la formule répétitive à la basse stylise le caractère inéluctable de son destin, elle nous offre son premier lamento entrecoupé de soupirs. En dépit de ses tentatives pour élever son âme vers la lumière, tout la tire vers le grave, vers la nuit et l'ombre, comme l' Ariane de Monteverdi...

dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/03_Dido__Aeneas_Act_I___Ah_Belinda_I_am_pressd_with_torment__Dido.mp3&


Les plaintes de Didon n'impressionnent personne et la cour toute entière célèbre les triomphes de l'Amour dans un très élégant menuet que Lully n'aurait pas renié...

dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/09_Dido__Aeneas_Act_I__The_trriumphing_Dance.mp3&


Sorcières de F. Goya

goya_incantation.jpg


Le deuxième acte est celui de la catastrophe, obéissant bien aux règles de la tragédie.  C'est aussi celui de la Magicienne,  troisième personnage féminin de cet opéra dont on dit ( sans que cela soit prouvé) qu'il fut écrit pour un pensionnat de jeunes filles.
Les personnages maléfiques devaient selon les conventions de l'époque être joués avec une vois nasillarde, ce qui est ici parfaitement rendu.
La Magicienne est fort indisposée de cet amour naissant.
Après un court prélude lent qui rappelle l'ouverture,  elle en appelle à ses soeurs de l'ombre pour gâcher le destin des deux héros. Les sorcières lui répondent que faire le mal est leur mêt préféré:


dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/10_Dido__Aeneas_Act_II__Prelude_for_the_Witches__Wayward_sisters_you_that_fright__sorceress_-__Harms_our_delight_.mp3&


La Magicienne avoue alors sa haine de Didon et demande à ses complices d'appeler un orage sur le couple d'amants qui se trouve à une partie de chasse. Elle-même se déguisera en Mercure pour bouter Enée hors de Carthage et l'envoyer se faire voir ailleurs, le tout sous les ricanements de ses troupes...


dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/11_Dido__Aeneas_Act_II___The_queen_of_Carthage__sorceress_-__Ho_Ho_Ho__chorus_-__Ruind_ere_the_set_of_sun_.mp3&



Après un duo ébouriffant des première et seconde sorcières, fort aise de noyer toute une chasse sous leurs nuages:

dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/12_Dido__Aeneas_Act_II___But_ere_we_this_perform__First_and_second_witches.mp3&

l'ensemble des mauvais génies, en un superbe choeur en écho tout empli de grincements et glissando de mauvais goût comme il se devait pour de si méchants personnages,  se retire dans sa grotte profonde pour y concocter le charme qui va briser l'aventure de l'amour. Leur choeur est suivi de la danse des furies qui termine le deuxième acte:

dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/13_Dido__Aeneas_Act_II___In_our_deep_vaulted_cell__Chorus_-_Eccho_dance_of_Furies.mp3&



Mort de Didon , manuscrit du 4ème siècle
crédit photo wikipédia


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Le troisième acte est celui de la reine et dans une moindre mesure de son amant; c'est surtout celui de la Mort annoncée depuis le début et dont la présence  fut évoquée tout du long de l'oeuvre par cette danse lente qu'est la chaconne..


Sur le port, les marins se préparent à repartir. Danse populaire dans une forme en canon qu'affectionnait particulièrement Purcell.
La présence de la flute, des tambourins et du violon, instrument populaire ( au lieu des violes)  atteste que ce tableau est une pastorale. Durant les représentations que nous en donnions nous devions taper du pied au rythme de la danse pendant que l'orchestre jouait. Je dois avouer que le public adorait ce passage...!

dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/19_Dido__Aeneas_Act_III___Come_away__sailor_chorus_-_The_sailors_Dance.mp3&


Belinda, dont le registre joyeux est passé à celui de la tristesse, essaie une dernière fois de convaincre sa reine de la sincérité d'Enée. Mais Didon se sent trahie par celui qu'elle aime, dont elle a vu les navires appareiller. Enée proteste de son amour et propose de rester mais Didon lui reproche ses larmes de crocodile et le chasse, d'un dernier " Away " sur lequel sa voix se brise. Beau récitatif à trois personnages et dialogue tout de passion non retenue, sans doute un des plus beaux dialogues amoureux de toute l'histoire de l'opéra.

dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/23_Dido__Aeneas_Act_III___Your_counsel_all_is_urged_in_vain__Dido_Belinda_Aeneas.mp3&


Enée parti, Didon sent l'ombre de la nuit l'envahir et demande à Belinda sa main pour se donner du courage. Dans l'air célébrissime, Didon prie sa suivante de ne jamais l'oublier. La viole de gambe - instrument mis à l'honneur dans le prochain article consacré à Jean de Sainte-Colombe et à Marin Marais - y commente la lente déclive de l'héroïne vers la mort par une succession de demi-tons descendants, tout à fait respectueux de la symbolique musicale en vigueur alors.




dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/up/1543578952/25_Dido__Aeneas_Act_III___When_I_am_laid_in_earth__Dido.mp3&



Le déguisement de la Magicienne en Mercure m'a conduite à un peu fouiller la littérature... Pour une lecture alchimique de cette oeuvre, un document tout à fait passionnant: Virgile Alchymiste





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commentaires

O 24/02/2010 09:10


"LA MORT DE DIDON" m'émeut neaucoup, surtout chanté par Jessie Norman
Bises


Russalka 25/02/2010 09:18


Je ne connais pas trop Jessie Norman, les trop grosses voix m'effraient un peu
mais je ne doute pas de ce que tu me dis, l'air est en lui même si émouvant...


ulysse 17/02/2010 18:51


Quelle belle note érudite je connais l'opéra The fairy queen inspiré du songe d'une nuit d'été mais pas Didon et Enée et je vais chercher à me le procurer 
bravo pour votre travail de recherche Viviane 


Russalka 18/02/2010 09:30


Didon est magnifique d'un bout à l'autre. Pas une note à jeter ce qui est le signe des grands chef-d'oeuvres, d'ailleurs le public ne
s'y est jamais trompé (sourire)
Merci Ulysse et à tout bientôt, j'ai une crève pas possible et serai donc un peu absente des blogs.


Valentine :0056: 17/02/2010 14:30


Pour Berlioz et Roussel, j'y réfléchis. Ce sera avec grand plaisir !


Russalka 18/02/2010 09:24


Ce que tu nous as offert est formidable, tant du point de vue du contenu de l'article que des extraits sonores
et me donne envie de m'offrir l'oeuvre intégrale. Merci à toi de cette réactivité ;o))


Lélio 16/02/2010 09:41


Cette partie de ton histoire de la musique est très dense et évoque un de mes musiciens préférés (Purcel)
Je n'ai pas encore fini de l'explorer
Ici encore tu mèles des éléments que l'on ne retrouve plus trop dans les mots à savoir les différents plans historiques, structuraux, la chair même des notes et de la voix, et c'est ce qui confère
à tes propos sur l'art divin cette richesse que je ne connais que dans les écrits du temps où le temps se prenait.


Russalka 17/02/2010 10:20


C'est vraiment gentil Lélio,
enseigner fut une de mes passions (sourire)
et je crois que comme Michel pour la médecine,
je ne pourrai jamais interrompre définitivement cette activité
même si aujourd'hui, comme tu le dis, je prends le temps du temps

Contente donc si tu y trouves nourriture
Purcell est d'une élégance unique...


la Calmette 16/02/2010 00:07


Mais où vas-tu trouver toutes ces infos ? c'est très interessant, bien documenté, quel travail ! bravo !


Russalka 17/02/2010 10:15


Ah, je cherche, je cherche ;o), dans mes cours la plupart du temps, dans mes livres, dans mes vieux disques...
merci de ton écoute Calmette


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