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Musique de la semaine

Arundo Donax

10 mars 2010 3 10 /03 /mars /2010 13:03




Figures féminines en forme de violon
 Cyclades
3000 ans avant notre ère





Image-1-copie-1.jpg


 

Qu'est-ce donc qui provoque en nous une telle émotion  à la vue de ces figurines  de marbre ?  Les lignes féminines des objets nous renvoient-elles à la Terre matricielle ? Trouvons nous dans ce dessin qui se répète à travers les âges contentement d'une unité perdue ?

On ne peut dater avec précision l'apparition du violon.  Le mot est cependant mentionné  en Lorraine en 1490  comme l'attestent les archives de la ville de Nancy , trente ans donc avant la date communément retenue pour  sa naissance  à Crémone sous les doigts du luthier Amati.

Que nous disent ces archives ?  voir document en ligne

Qu'en 1490, René II de Lorraine,  " sur les plaintes qui lui avoient été faictes des abus glissez dans ses estats et paus, par ignorance des temps, dans l'art et mestier de joueurs de violons et aultres instrumens, desquels il arrivoit tous les jours de grands inconvéniens " avait établi " ung maistre dudict mestier, avec pouvoir de créer des lieutenans particuliers partout où besoin seroit, pour réprimer les abus et les mulcter d'une amende de quanrante sols."

Le violon est donc bien présent dans l'est de la France à cette date. Et il semble assez répandu et bruyant pour qu'un Duc décide de légiférer à  son  sujet et créer une confrérie...


En 1505 Bellini  représente dans une Vierge à l'enfant un ange musicien. J'ai pu lire ici ou là qu'il s'agissait d'un violon,  que nenni, c'est une Lira de braccio, une lire à bras, et  nous tenons là un des nombreux ancêtres de ce prestigieux instrument au passé aussi flou que complexe.


Bellini-ange-musicien-copie-1.jpg

 

En 1523, une note de la Trésorerie de Savoie mentionnait  le paiement des prestations des " Vyollons de Verceils "

 

On peut attribuer son émergence  au talent de plusieurs écoles de luthiers qui réfléchissaient au même moment à  l'amélioration puis combinaison des violes, lires à bras - dont il emprunte la forme des ouies et l'âme ( petite pièce de bois  qui relie la table au fond ) - petites gigues et rebecs ( auquel il prend l'accord par quintes ) alors en vogue.  Parmi eux le luthier lyonnais d'origine bavaroise,  précurseur de génie  trop souvent oublié dans cette genèse et qui appartenait aux grandes écoles de lutherie du nord de l'Europe,  Gaspard Duiffoprugcar.

Cette gravure le représentant - exécutée en 1562 par l'artiste Lorrain Woeriot -  nous montre sans doute possible,  en bas à droite, deux violons de belle facture qui témoignent d'un véritable aboutissement dans la lente évolution de chacune des parties de cet instrument.


Image 1-copie-2

 



Repos pendant la fuite en Egypte,   Caravage ( 1571-1610)



5-Caravage.jpg



Très vite l'instrument va connaître un véritable engouement. Tout à fait paradoxal d'ailleurs car si les peintres l'associent à la noble  présence des Anges musiciens, pour les grands de ce monde  le violon est aussi méprisable que les pauvres, nomades et indigents qui se le sont très vite approprié.

Sa puissance étonnante pour une si petite taille, la rondeur de sa sonorité si difficile à apprivoiser  ne laissent pas d'agacer et ce sont  sans doute ses caractéristiques-là qui l'associeront très vite et  dans le même temps aux Anges, aux vagabonds et même du Diable.

Compagnon des danses de village ou des chansons de taverne, à l'instar de la cornemuse et de la vielle,  il jouit d'une telle défaveur que Philibert Jambe-de-fer écrit en 1556: " Le violon est fort contraire à la viole... beaucoup plus rude en son. Il s'en trouve peu de personnes qui en usent, sinon ceux qui en vivent par leur labeur. "

Et voilà comment est posé le principe selon lequel un musicien est d'abord un valet et,  pourquoi pas , un ivrogne !

Les belles idées de la Renaissance ont fait perdre au  pauvre sa position de représentant du Christ sur terre.  Veut-il s'affranchir de sa condition ?   Pas question ! Qu'il l'assume et avec elle cet instrument rétif à l'accord et dépourvu de ces frettes qui rendent plus aisés les virtuosités princières.  Pensez ! C'est en lui faisant l'aumône que le riche achète sa place au Paradis. Il est donc de son intérêt que le pauvre le demeure. Les temps n'ont guère changé...


 Joyeux violoniste ,  G. van Honthorst ( 1590-1656)


joyeux-violoniste.jpg



Rixe de musiciens des rues,  Georges de la Tour (1593-1652)



rixe-de-musiciens.jpg



Regardant bien, vous retrouverez dans le tableau ci-dessus le joueur de vielle évoqué par ailleurs dans mon article sur Jean de Sainte Colombe et Marin Marais et peint par le même peintre.

Heureusement pour le destin du violon, les compositeurs ne le tiennent pas dans la même défaveur que leurs mécènes.  L'Italie de Monteverdi, Corelli, Vivaldi,  la France de Lully, pour ne citer qu'eux, donnent ses lettres de noblesse à l'instrument des gueux.  La période classique puis romantique voient sa diffusion large dans toute l'Europe où il évince peu à peu les violes de l'orchestre.

C'est dans ce contexte de démocratisation ( qui n'en est pas une d'ailleurs car de renégat le violon est devenu l'instrument des élites ) que les peintres le confient aux ermites et même à la mort comme on peut le voir ci-dessous :


Ermite jouant du violon -  Spitzweg (1808-1885)

ermite.jpg


La mort violoniste, Arnold Boecklin


la-mort-au-violon.jpg

 


Les références métaphysiques sont tentantes pour un instrument dont l'appareil se décline en âme, ouÏes,  chevilles, jambes,  coeur, estomac... Et si dans ce bois là se cachait un être vivant ? S'il était réellement un pont entre le monde d'ici-bas et l'autre monde?

Les instruments de la famille du violon sont ceux dont la sonorité se rapproche le plus de la voix humaine et son pouvoir d'attraction tient tout autant à cette " voix " qu'à sa morphologie clairement et anthropomorphiquement nommée mais qui pourtant nous échappe et ne se laisse pas si facilement dompter.

Notre double il est, dont les chants de sirène ne cessent de nous séduire, nous envoûter, qui sait... nous perdre !

Nous retrouvons ici la rhétorique du Diable musicien chère à tant de légendes:


Diable violoniste, illustration de Joseph Sattler
aux contes de Georges Spetz
( 1884-1914)


Image-3.jpg

Avec le temps, ce bel instrument devient celui des poètes.
L'école française ( nous y reviendrons ) lui offre les accents mélancoliques de Thaïs sous la plume de Massenet, ou la rudesse inquiète du Tzigane de Ravel.

 
Violoniste bleu,   Chagall  ( 1887-1985)

11-Chagall.jpg


Pierrot bleu amoureux  rougissant sous la lune,  flottant au-dessus des toits nous dit notre heureuse jeunesse.
Le visage sans regard, au sourire à peine esquissé caché derrière le platre du maquillage d'Arlequin nous conte, lui, la mort.


Le violon ne ferait-il rien d'autre que nous rappeler sans cesse que nous nous inscrivons dans un temps où le bois chante toujours mieux que les hommes et longtemps après eux ?


Violon d'Arnaud de Michel Sementzeff

13-Violon-d-Arnaud.jpg


Pour vagabonder encore un peu...


Liebeslied de Kreissler

dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/Liebeslied.mp3& 


Campanella de Paganini, arr. Kreisler, enr. en concert 1953, I.Stern


dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/1-08_La_campanella_Arr_Kreisler.mp3&

 

Nigels Kennedy joue Jimmy Hendricks, Fire

dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/05_Fire.mp3&


Hum... pour retrouver un peu de calme ;o)
la Valse de Gayaney de Katchaturian

dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/Valse_de_Gayaney.mp3&





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commentaires

LMC 28/02/2017 10:01

Merci pour cet article très bien documenté ! L'angle que vous abordez dans le texte est peu commun et cela permet d'en apprendre plus sur le violon sous un nouveau jour.

Alain 23/01/2016 09:56

Bravo pour votre synthèse sur l'histoire du violon. Si vous êtes passionnée par le sujet, je viens de soutenir un doctorat sur les violons renaissance : http://sonadori.blogspot.fr. Vous pourrez aussi écouter des extraits de concerts ici : https://vimeo.com/sonadori
Bonne continuation ...

alice 16/03/2010 16:35


Kreissler, Boecklin, l'histoire du violon brillamment illustrée, où j'apprends tant, sans oublier les figures féminines de pierre, merci infiniment pour ces découvertes. Paganini impressionnait
aussi son public, et faisait même un peu peur. Amitiés


Russalka 18/03/2010 09:45


Paganini était une sorte de monstre. Une anecdote véridique court sur le personnage. Pour démontrer sa virtuosité, en concert il
arrachait une à une les cordes de son violon et continuait de jouer la même oeuvre sur une seule corde. De son côté Liszt cassait des pianos (sourire)
Merci de ton regard, elles sont belles ces figurines, elles parlent.


Corinne 16/03/2010 14:29


Le violon ne peut que nous émouvoir de par sa forme et ses sonorités...
Je reste très sensible aux interprétations "Liebeslied" de Kreissler et "La valse de Gayaney" de Katchaturian !
Les toiles sont superbes et particulièrement celle de Caravage !
Très bel article


Russalka 18/03/2010 09:35


Tu as choisi, Corinne, les deux pièces qui me plaisent le plus dans ces exemples sonores
sans doute est-ce pour cela qu'elles encadrent les autres d'ailleurs
Merci de ton écoute amicale et aprdonne le retard, je suis au jardin souvent par ces beaux jours...


ulysse 12/03/2010 16:05



Quelle belle note  à la fois érudite et pleine d'émotion ....



Russalka 13/03/2010 09:07


C'est gentil, Ulysse, mille merci de cette écoute ;o)


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