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Musique de la semaine

Arundo Donax

12 septembre 2010 7 12 /09 /septembre /2010 15:29

 



Cette page est dédiée à Nadine Deleury ainsi qu'à Jean-Pierre,
tous deux lecteurs de ce blog

tous deux amoureux du violoncelle
et bien sûr à vous tous qui suivez fidèlement ce petit chemin d'histoire

 


0110vela.jpg

 

 

Il coule dans la sonorité du violoncelle une eau que l'on voudrait garder pour soi tout seul. Impartageable. Claire ou sombre, violente ou caressante, charnue ou désertée.


" Voluptueusement mélancolique " comme l'écrivait Berlioz.

Plus qu'en tout autre instrument, la voix humaine y résonne en filigrane, dont les inflexions  travaillent l'âme comme un soc le ferait d'une terre.
Plus qu'en tout autre instrument, elle s'adresse au cheminement intime de l'être. Et comment  s'étonner alors de l'étroite complicité qui semble unir l'interprète à son instrument, ce corps à corps qui trouve, dans ce duo-là plus qu'en tout autre, son intensité la plus haute?
Poser en préambule que ce n'est donc pas la part de l'oeuvre  de Bach la plus immédiatement accessible au néophyte, tant elle peut être ascétique. mélancolique, non descriptive. Musique pure en deux mots. Mais c'est celle qui, avec le temps, nous récompense le mieux de notre attention et notre modestie.

Le son puissant, rugueux parfois, mais toujours proche du dire, ne touche pourtant les mélomanes que depuis environ un siècle. C'est en effet à Pablo Casals que l'on doit d'avoir sorti les Suites pour violoncelle seul de Bach de l'oubli dans lequel l'affection pour la musique brillante, légère ou orchestrale les avaient cantonnées.

Et je pense, regardant cette toile de Velasquez, à la solitude  de Casals au milieu de ceux qui ne le reconnurent pas immédiatement. A l'étonnement de la découverte. Au monologue intérieur que semble se tenir le Christ et qui est, je crois, au commencement de la relation si singulière au violoncelle.  On ne peut faire chanter cet instrument que si on est apte à cette rentrée en soi, cette quête de sa propre voix, ce dépliement de l'âme qui donneront par suite tant de générosité  à l'écoute des autres dans la musique de chambre: 





tableau-de-pour-jouer-un-classique-1-copie-1.jpg

De ces suites nous sont parvenues, non point des originaux, mais des copies, dont celle d'Anna Magdalena, sa seconde épouse.  Elles sont au nombre de six, écrites toutes selon un plan identique comportant une ouverture (ou Prélude) suivie de  quatre danses obligées ( Allemande,  Courante, Sarabande, Gigue ) auxquelles Bach, soit par curiosité soit pour sacrifier à la mode du style galant naissant, ajouta des menuets, gavottes  et  bourrées. De ces danses  " à danser " Bach ne retient que la mesure et l'allure, très codifiées. Elles sont en fait prétexte à explorer la tessiture de l'instrument et ses possibilités polyphoniques grâce au jeu sur deux cordes.

De difficulté croissante, et à ce titre faisant partie du programme d'études de tout violoncelliste, les trois premières se nichent dans des tonalités naturelles et " faciles " à l'instrument, la quatrième dans une tonalité plus malaisée, la cinquième  modifie l'accord du violoncelle, le faisant passer de  Do-Sol-Ré-La à Do-Sol-Ré-Sol.  Ce redoublement de la note Sol donne une profondeur particulière à l'oeuvre, une couleur plus sombre dont nous entendrons bel exemple. Enfin la sixième est sans doute la plus virtuose de toutes, écrite pour violoncelle à cinq et non plus quatre cordes.

Elles sont uniques en ce sens qu'elles font " époque ", n'ayant aucun précédent hors les oeuvres pour viole de gambe. On retrouve bien trace de pièces pour violoncelle solo chez Domenico Gabrielli ( Ricercari, 1675) ou Domenico Galli ( Trattenimento, 1691). Mais en vérité rien de l'ampleur de ce que crée Bach ici, sans nul doute pour faire écho au travail précédent des partitas pour violon seul mais également en hommage à l'art français de la viole de gambe ( pourtant déjà sur le déclin ) ainsi qu'au Prince de Köthen,  lui même fort bon gambiste.

 



prince-de-kothen.jpg

 

 


Comme dans nombre de ses autres oeuvres, Bach y marie les styles allemand, italien, français.  Mais l'exemple sonore vaudra tous les discours.

Les Courantes y sont écrites à trois noires par mesure comme les courantes italiennes et non plus trois blanches comme dans les courantes françaises, d'où leur nature plus vive, plus enlevée.  Cette danse dans sa version italienne était rappelons-le pour la petite histoire la danse préférée de Louis XIV.  Les courantes à la mode française étaient parcourues de grandes subtilités rythmiques et cédaient souvent à la tentation du contrepoint, qu'évite Bach ici. Ecoutons la Courante de la Première suite en Sol majeur.

dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/Suite_for_Cello_Solo_No_1_in_G_Major_BWV_1007__III_Courante.mp3&


Les gigues, danses d'origine anglaise et écossaise,  sont composées dans soit dans un style très français, remarquable par son tempo modéré, soit dans le  style italien plus rapide et proche de la danse originelle. 
Ici la Gigue de la Quatrième suite, dans le style italien avec ses motifs en écho aux nuances contrastées et sa mélodie en ruban sans fin pleine d'accents du terroir:

dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/Suite_for_Cello_Solo_No_4_in_E-Flat_Major_BWV_1010_Gigue.mp3&

Puis la Gigue qui clot la Cinquième suite, à la française et dont les rythmes pointés acentuent le caractère sautillant:

dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/21_Suite_for_Cello_Solo_No_5_in_C_Minor_BWV_1011__VI_Gigue.mp3&

Quant aux Allemandes, elles portent bien leur nom avec leur style contrapuntique.




modigliani_le_joueur_de_violoncelle_l-copie-1.jpg

 

Le Prélude de la première Suite fait partie du parcours obligé de tout violoncelliste et il vous est sans doute arrivé tout comme à moi de vous laisser happer dans le métro parisien par un violoncelliste aux yeux tournés vers l'intérieur, cherchant la meilleure résonance possible pour lui et son instrument à travers ces notes sublimes... Modigliani représente ici magnifiquement ce qui pouvait se lire sur le visage des artistes offrant au passant sans retour quelques échappées dans l'intime.

De cette Première suite, successivement le Prélude, l'Allemande et la Gigue.


Le Prélude est tout en arpèges s'enroulant sur eux mêmes en de subtiles modulations progressives. Leur caractère répétitif jusqu'à l'obsession participe de ce sentiment de quête sans fin, d'exploration, de déploiement réfléchi.


dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/01_Suite_for_Cello_Solo_No_1_in_G_Major_BWV_1007__I_Prelude_1.mp3&

L'Allemande

dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/02_Suite_for_Cello_Solo_No_1_in_G_Major_BWV_1007__II_Allemande.mp3&


La Gigue

dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/07_Suite_for_Cello_Solo_No_1_in_G_Major_BWV_1007__VI_Gigue.mp3&


 
Image-1.png


 

Et pour finir, en harmonie avec l'ambiance sombre et méditative de cette toile contemporaine de Ginette Bertrand, la très belle sarabande de la Cinquième suite en ut mineur.

J'ai choisi pour illustrer toute cette page la merveilleuse interprétation de Mistlav Rostropovitch. Pour la présence de l'instrument, l'engagement total de l'interprète dans un climat à la fois passionné et dénué de pathos, la rigueur, la proximité, la profondeur aussi vaste que cette mer sur laquelle flotte un violoncelliste.


dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/18_Suite_for_Cello_Solo_No_5_in_C_Minor_BWV_1011__IV_Sarabande.mp3&


Pour réécouter sans l'interruption du texte:

Première suite pour violoncelle seul BWV 1007  en Sol majeur, successivement:
Prélude, Allemande, Courante, Gigue

dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/01_Suite_for_Cello_Solo_No_1_in_G_Major_BWV_1007__I_Prelude_1.mp3&

dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/02_Suite_for_Cello_Solo_No_1_in_G_Major_BWV_1007__II_Allemande.mp3&

dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/Suite_for_Cello_Solo_No_1_in_G_Major_BWV_1007__III_Courante.mp3&

dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/07_Suite_for_Cello_Solo_No_1_in_G_Major_BWV_1007__VI_Gigue.mp3&
 

 


Quatrième suite pour violoncelle seul BWV 1010 en Mi bémol majeur , Gigue

dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/Suite_for_Cello_Solo_No_4_in_E-Flat_Major_BWV_1010_Gigue.mp3&

Cinquième suite pour violoncelle seul BWV 1011 en Do mineur, successivement Sarabande, Gigue.

dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/18_Suite_for_Cello_Solo_No_5_in_C_Minor_BWV_1011__IV_Sarabande.mp3&

dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/21_Suite_for_Cello_Solo_No_5_in_C_Minor_BWV_1011__VI_Gigue.mp3&

Et pour faire suite au commentaire de Binh An, ces mêmes pièces dans la magnifique interprétation de Pierre Fournier. Je dois avouer avoir hésité entre les deux et quand on hésite, il ne faut pas choisir... Fournier y déroule l'oeuvre avec une délicatesse, une  beauté du phrasé très recherché et très proche du langage, une précision dans les attaques et les nuances beaucoup plus intimiste que le violoncelle parfois grondant de Rostropovitch, une grande intelligence du texte même si dans certaines des gigues je le trouve trop peu enlevé pour traduire le caractère rebondissant de cette danse. Donc :


Première suite pour violoncelle seul BWV 1007  en Sol majeur, successivement:
Prélude, Allemande, Courante, Gigue

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dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/1-02_Suite_for_Cello_Solo_No_1_in_G_Major_BWV_1007__II_Allemande.mp3&

dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/1-03_Suite_for_Cello_Solo_No_1_in_G_Major_BWV_1007__III_Courante.mp3&

dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/1-06_Suite_for_Cello_Solo_No_1_in_G_Major_BWV_1007__VI_Gigue.mp3&

 


        Quatrième suite pour violoncelle seul BWV 1010 en Mi bémol majeur , Gigue

         dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/2-06_Suite_for_Cello_Solo_No_4_in_E-Flat_Major_BWV_1010__VI_Gigue.mp3&
 

        Cinquième suite pour violoncelle seul BWV 1011 en Do mineur,
       Sarabande, Gigue.


           dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/2-10_Suite_for_Cello_Solo_No_5_in_C_Minor_BWV_1011__IV_Sarabande.mp3& 

           dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/2-12_Suite_for_Cello_Solo_No_5_in_C_Minor_BWV_1011__VI_Gigue.mp3&









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commentaires

Nadine Deleury 17/09/2010 04:46



Une magnifique analyse des Suites, simple, enthousiaste, poétique comme elles le sont. Merci pour la dédicace de cet article! Mon mouvement préféré est la Sarabande de la
5ème, incroyablement moderne d'harmonies. Le choix du tableau était parfait!


Une autre interpretation est celle de Steven Isserlis (Hyperion) où il donne plusieurs versions du Prélude de la 1ère Suite selon trois differents manuscrits.



Russalka 17/09/2010 22:03



Merci à vous Nadine, vraiment cela me touche que vous soyez présente sous ces pages. Je suis en train de travailler sur le Clavier
bien tempéré, étant pianiste cela m'est plus simple que le violoncelle (sourire) mais si j'avais dû pratiquer un autre instrument que le piano cela aurait été soit le violoncelle, soit le
hautbois, soit le saxophone. Merci de l'adresse vers une autre lecture de cette oeuvre, tout ce qui peut enrichir notre oreille est bon à prendre et aussi tout ce qui exhume les textes enfouis et
leur rend existence... un peu.



Valentine :0056: 14/09/2010 17:14



Je suis encore admirative devant la richesse des connaissances que tu nous apportes sur ces suites que je possède personnellement dans l'interprétatrion de
Yo-Yo Ma, mais ai aussi beaucoup aimé par Roland Pidoux, lors d'un enregistrement filmé en abbaye.


Je ne savais pas que leur difficulté était croissante et avoue avoir déjà eu du mal avec la première...


Les tableaux joints sont magnifiques, notamment celui de Modigliani que je ne connaissais pas, et celui de Ginette Bertrand.


L'interprétation de Rostropovitch est bien sûr très belle, d'autant plus que c'est je crois ce prélude de la première suite qu'il a joué à Berlin lors de la
destruction du mur. Mais celle de Pierre Fournier, dont le style reflète une autre époque, vaut également d'être appréciée.


Il y a tant à tirer d'un violoncelle, tant de nuances possibles dans la manière de jouer ! D'une époque à l'autre, ces suites évoluent en fonction des
sensibilités, et c'est le signe des grandes oeuvres. Mais je ne savais pas non plus que c'était Casals qui les avait remises au jour ; ni qu'elles étaient les premières compositions majeures pour
l'instrument en soliste.


Merci pour tout cet enseignement et ces cadeaux pour l'écoute !



Russalka 15/09/2010 09:09



Tu as tout à fait juste: d'une époque à l'autre, en fonction de l'évolution des connaissances en matière d'interprétations les
lectures d'une oeuvre varient.  Je n'aime pas trop Casals, très rubato , mais les autres apportent tant de neuf à l'oreille à chaque fois que 'jai du mal à choisir! Bisous et merci
Valentine



aimela 13/09/2010 09:53



 Regarder la toile de Ginette Bertrand( que je ne connais pas mais je vais chercher) en écoutant Rostropovitch est un petit bonheur  en ce matin . merci  Viviane et bises



Russalka 13/09/2010 17:16



Ah... alors ma journée en est doublement éclairée (sourire) je savais que tout cela te parlerait.
Merci Aimela et... j'attends ce qui surgira de cette rencontre !



Binh An 12/09/2010 23:02



Merci pour ce très bel article. Merci, Russalka. J’ai tout réécouté ce soir. C’est vraiment merveilleux.
J’ai pu collectionner les CD de Casals, Fournier, Rostropovitch, Tortelier, Jacqueline du Pré, Navarra, Yo-Yo Ma, Micha Maisky, Bylsma, et Wispelwey. Je ne sais pas combien de fois j’ai écouté
ces suites, et chaque fois c’est une émotion renouvelée. J’ai même une fois écrit un billet sur ces suites pour mon blog en vietnamien. Pas aussi savant que ton texte, mais aussi avec une grande
ferveur. Et j’ai mis, pour exemple, ce video de M Mskyai :
http://www.youtube.com/watch?v=S6yuR8efotI
Ceci dit, la version que je préfère est celle de Pierre Fournier. Maintenant, quand je reprends ces CD, je n’écoute plus que Fournier.




Russalka 13/09/2010 17:15



Alors là!! plus collectionneur que moi, c'est à peine croyable! J'adore ( et collectionne) les versions ( dans le désordre) de
Tortelier, Yo Yo Ma, Rostro, Fournier, Navarra, Gastinel, un peu moins celle de Casals.


Oui, à chaque fois l'oeuvre
fait peau neuve
le coeur s'emballe et s'étonne: comment une même oeuvre peut elle révéler sans cesse des strates inconnues?
Merci de la belle interprétation jointe, et puis j'espère que tu nous traduiras sur ton blog ton article sur ces suites? Merci Binh de ton écoute passionnée.



Merlin 12/09/2010 17:35



Merci Viviane. Je suis très sensible à ce cadeau !


Je reviendrai pour donner mes impressions...



Russalka 13/09/2010 17:08



Ce matin, j'ai juste modifié un peu l'article avec ajout d'une autre interprétation aimée, c'est si vaste ce que l'on peut faire
surgir de ces suites selon la personnalité de l'interprète, si riche... Et tout ceci repose bien sûr sur la richesse intrinsèque de l'oeuvre. Merci Merlin ;o)



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