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Musique de la semaine

Arundo Donax

6 novembre 2010 6 06 /11 /novembre /2010 01:34

 

bach orgue


En voici une oeuvre somptueuse, unique en son genre et qui reste d'actualité par sa forme, ses sonorités, sa construction à la fois libre et très pensée.
Elle est le point d'aboutissement d'un cheminement qui commença vers le milieu du XVI ème siècle, époque à laquelle apparaît la forme " fantaisie ". Ce terme recouvrait d'ailleurs à l'origine deux styles très différents. Soit une pièce brillante de forme libre pour instruments à cordes pincées, soit un prélude  suivi de variations et joué sur instrument à clavier.
Ces deux styles vont se synthétiser en Espagne. Interprétés au luth ou à la vihuela, ils se rapprochaient parfois de la Folia. Ils émigreront en Italie et marqueront de leur inspiration tout le siècle claveciniste suivant. Je vous propose d'écouter une belle Fantaisie de Alonso Mudarra, ici sous les doigts inspirés de Jordi Savall à la vihuela.


dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/3_Musique_renaissance/02_Fantasa_-_Alonso_Mudarra.mp3&



Durer-mains-en-priere.jpg
                                             
                                            Dürer, Mains en prière



Avec Frescobaldi, musicien officiel de la basilique Saint-Pierre de Rome et chef de file de l'école italienne d'orgue et de clavecin, ces fantaisies (et il en écrivit de nombreuses) ont une tonalité encore plus libre. Elles annoncent déjà, par leurs dissonances, le climat de recherche inquiète sur le clavier, leur forme sans structure figée, les grandes improvisations qui suivront. Je dois à la vérité de dire que le caractère très cérébral de ces fantaisies et Frescobaldi en général ne me touchant pas, j'ai préféré ne pas vous ennuyer avec une musique plutôt austère et trop froide pour moi...



Canaletto anges

                    Dessin de Canaletto, Anges musiciens dans la Chapelle Sixtine


Puis vient cette pièce étonnante de Jean-Sébastien Bach. Ecrite durant son séjour à Cöthen, terminée à Leipzig, elle aura une influence très déterminante sur la musique romantique et bien au-delà.
Articulée en deux volets, la Fantaisie où prédomine le chromatisme et la virtuosité puis la Fugue plus apaisée, son climat général porte à croire que Bach la composa juste après la disparition de sa première épouse, Maria Barbara. La violence émotionnelle et la douleur qui imprègnent certains passages, la sonorité percutante des accords jetés avec rage, les longues arabesques questionnantes disent la souffrance de l'homme endeuillé puis son effort pour se redresser.

La Fantaisie peut être considérée comme une improvisation libre, brillantissime, de forme tourmentée et presque orageuse parfois,  par opposition à la fugue très structurée qui la suit. Elle témoigne tout à la fois de l'influence de la musique du Nord de l'Europe sur l'art de Bach ( recherche de timbres variés, brio des traits de virtuosité, déferlement de  passion et de grandeur, tous traits propres aux Chorals fantaisies de Buxtehude que Bach admirait tant - ici une vidéo exceptionnelle de Gustav Leonhardt jouant le prélude fantaisie en sol mineur pour orgue de Buxtehude-) et son intérêt personnel pour l'utilisation du chromatisme dans le système tonal en vigueur en son temps.

On peut clairement la diviser en trois parties qui toutes trois oscillent en permanence entre la tonique (Ré) et la dominante (La) .

- La première partie est une toccata dans laquelle le compositeur déroule en tous sens des gammes en fusées, des cascades d'arpèges nécessitant le croisement acrobatique des deux mains, des divisions rythmiques d'une rare richesse en triolets, quintolets, septolets etc sur une mesure binaire. Les grands arpèges recouvrant comme autant de déferlantes toute la tessiture du clavier présagent déjà de l'utilisation qui sera faite au XIXème siècle par les compositeurs romantiques de ces procédés sonores. On oublie souvent chez Bach les révolutions qu'il a amenées dans la technique du clavier. Cette toccata se conclut sur une demi cadence interrogative.
(Cette première partie correspond, sur le curseur de la version piano, au début du morceau  jusqu'au chiffre 197)


- Elle est suivie d'un long récitatif très modulant, presque implorant dont les phrases sont ponctuées d'accords secs.
(Toujours sur ce même curseur, depuis le chiffre 200 jusqu'au chiffre 380)
 

- Puis une dernière partie qui mélange le style improvisé et le style plus méditatif, tous deux chargés d'accidents et de modulations qui alternent questions et réponses avant de conclure sur une belle cadence.
( De 381 jusqu'à la fin de la pièce sur le même curseur)


Voici cette Fantaisie dans deux belles interprétations, toutes deux  d'une extraordinaire présence et pas si éloignées que cela dans le ressenti. Preuve s'il en est que à travers la musique peuvent passer des émotions lisibles par tous de la même manière.

La première au piano par Lise de la Salle. Piano charnel, élégant, au phrasé sans faille. Beaucoup de profondeur aussi dans la recherche de sonorités et un legato incroyable
:

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La seconde au clavecin ( et quelle présence, quelle puissance de jeu et d'expressivité, quels grondements quasiment d'orgue ! )  par Scott Ross :


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gustave-dore.jpg
                                                                     Gravure de Gustave Doré


La fugue qui suit expose un sujet bien plus calme que celui de la Fantaisie, mais toujours dans cette recherche du chromatisme.
Le motif initial, fait de demi-tons ascendants exprime, dans le langage symbolique cher à Bach, tout à la fois l'écoulement de la vie et l'espérance du chrétien qui, sans cesse tombant, regarde vers le ciel et en attend un message de paix. On sait les drames qui émaillèrent la prime enfance de Bach et à quel point la religion lui fut un refuge souvent à son désespoir.

Ce motif en demi-tons est par ailleurs très proche de celui du choral " Ach ! wie nichtig, ach wie flüchtig" BWV644, " Ah ! combien vaine et fugitive est la vie ",  ce qui confirmerait que l'oeuvre est une réflexion musicale autour d'une douleur intime et encore vive.


Ce thème s'assouplit de traits plus ronds, plus chantants et amènes au fur et à mesure que se déroule la fugue, très rigoureuse sur le plan du contrepoint.
Vers la fin de l'oeuvre, Bach emploie, ce qui était fort rare chez lui, des basses redoublées à l'octave qui donnent une couleur d'orgue à son clavecin ( ou au piano).  Elle constitue, après le déploiement de virtuosité questionnante, rêveuse ou douloureuse de la fantaisie, une tentative de reconstruction de soi et de maîtrise de l'émotion.

Je vous laisse écouter la seconde partie de cette oeuvre par les mêmes interprètes

Lise de la Salle au piano

dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/02_Fugue_en_Re_Mineur_BWV_903.mp3&

Scott Ross au clavecin

dewplayer:http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/05_Chromatic_Fantasia__Fugue_in_D_Minor_BWV_903__II_Fugue.mp3&




 

 

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commentaires

corinne 16/11/2010 18:40



Que de découvertes musicales au fil de tes articles... c'est passionnant !


Et quelques soient les interprétations, La Fantaisie jouée à la vihuela, au piano et au clavecin ou La Fugue au piano et au clavecin, elles sont remarquables !



Russalka 18/11/2010 15:20



La forme fantaisie comme la forme fugue ou celle de la Folia, plus ancienne, ont mes faveurs. A l'instar des poèmes classiques et
soumis aux contraintes de l'alexandrin et/ou de la rime, ces formes musicales en apparence fermées sont celles où le génie humain peut le mieux exploser... Merci Corinne d'avoir écouté et
aimé.



clementine 07/11/2010 22:07



un documentaire passionnant


bonne soirée


clem



Russalka 08/11/2010 09:38



Merci Clem, c'est gentil...



Merlin 07/11/2010 18:29



Je suis comblé par le choix de tous ces interprètes que j'aime par dessus tout.


Savall est divin à la vihuela


Léonhardt est majestueux dans cette oeuvre de Buxtehude


Lise de la Salle et Scott Ross sont rien moins que fantastiques dans la fantaisie chromatique  et dans la fugue en ré mineur.


De jeunes et brillantes interprètes comme Lise de la Salle nous font obligatoirement aimer le piano. Elle est une petite merveille. Quant à Scott Ross, je
n'en parle même pas. Il fait revivre et respirer les clavecins et on croirait entendre leur coeur battre... Admiration !


Merci Viviane (once again) pour ces magnifiques extraits. Un compositeur unique et des interprètes inoubliables. Grand bonheur !



Russalka 08/11/2010 09:45



C'est grand bonheur aussi pour moi de chercher parmi tous les interprètes ceux dont j'entends la filiation avec Bach. Souci du phrasé,
engagement du corps et de l'esprit, sensibilité du toucher, intelligence de la partition et respect des données historiques en matière d'interprétation, beauté du son. Tout est à prendre en
compte et comme toi, je suis époustouflée par Scott Ross. Sa présence au clavecin, comme celle de Savall sur autres instruments, est une réjouissance. J'ai joint un lien vers Leonhardt parce que
c'est finalement lui qui a initié tout ce monde là à la lecture baroque des oeuvres. Contente vraiment que cela t'ait plu ;o))... Bisous



Sonya 06/11/2010 21:09



Je suis frappée, regardant les images qui accompagnent ce réjouissant article, de la palette choisie...



Russalka 08/11/2010 09:46



C'est vraiment gentil Sonya, j'ai essayé de jouer sur le chromatisme aussi en matière d'iconographie... Contente que cela ait été
perçu ;o))



Valentine :0056: 06/11/2010 15:52



La fugue est superbe au clavecin par contre ! Je ne vois pas encore bien où il y a des "basses redoublées", mais il me semblait que "ça se faisait" sans que
Bach l'ait  particulièrement noté. j'avais coutume de les mettre systématiquement à la fin de la 2e fugue du clavecin bien tempéré, à la reprise du thème 6e mesure avant la fin... jusqu'à la
fin.


Ah ! Ca y est je l'ai entendu, oui c'est bien à la dernière reprise du thème à la basse. (Cela s'entend mieux au piano).



Russalka 08/11/2010 10:19



Mes mains étant minuscules, je ne redouble jamais les basses. Mais Richter le fait assez systématiquement. Question d'école... 
C'est beau n'est ce pas? je suis contente que tu aies apprécié, mille merci!



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