Vos mots à vous

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Dimanche 8 juin 2008








Mon Ami

 


    J’ai souvenir du bocage Normand où, il y a quelques temps déjà, en compagnie de ma petite famille je rendais visite à un Ami commun qui nous est cher à Vous et moi.
    Vous décrire la beauté de ces lieux, la continuité de l’espace tout de discontinuité apparente serait trop long. Pourtant je ressentais devant ces ondulations, ces reliefs, ces ruptures, cette douceur, la subtile harmonie qui m'émeut chez Bach ou Van Gogh lorsque, découvrant certaines de leurs oeuvres jusqu'alors méconnues, je sais d'emblée qu'il s'agit d'eux.

Vous en dire deux mots?

Il faudrait que je vous parle

du vent que le talus ralentit dans sa course
pour que respire la campagne d’un rythme qui ne l’étrangle pas.

Il faudrait que je vous conte
le chant des oiseaux heureux
dans les haies triomphantes où vient un peu la mer.

Il faudrait que je vous dessine
les maisons de pierre sombre ou grise posées sur la verdure
ces polders d'herbe grasse qui semblent s’engendrer eux-mêmes
dans une joyeuse fantaisie,
les collines nomades,
les tertres casaniers puis soudain disparus.

Il faudrait que je vous peigne
le labyrinthe des chemins où la pensée s’agace
puis s‘apaise de se perdre,
ne sachant jamais combien de temps durera l’exil 
dans une de ces multiples îles que cernent les sentiers.

Discontinuité inventive d’une Nature et des Hommes qui l'ont sculptée avec si grand respect, en des temps plus aimants de la terre et des hommes, et dont nous finissions par comprendre que c’est sa division en parcelles d’apparence chaotique qui en préserve encore la faune, la flore, l’unité.

Je  vis dans une région de monoculture du maïs et si vous en saviez les dégats…

Un de vos derniers écrits m'a émue .

Je vous y ai lu oscillant entre le lisse ou le chaos, le linéaire et l’improvisation. Peut-être sont-ce eux qui, de concert nous poussant dans le dos, impriment à notre envie de sieste sur la balançoire ces bercements plus ou moins amples qui nous font peur ou  rire? Mais si vous avez opté dans la gaieté pour le chaos, il me serait bien difficile de choisir entre ces deux espaces qui me sont heure du jour et couleur du ciel.

Quand les nuages depuis plusieurs semaines répandent leur ombre et leur eau sur mon jardin qui ne parvient même plus à la résorber,  je n’aspire qu’à un ciel bleu sans accident. Et quand ce dernier brille enfin au-dessus de mon toit, s’installe la lassitude du toujours semblable, l’envie de rupture dans ce lisse infini.
   
L'esthétique de l’espace est condition de mon équilibre.

Au même titre que son dérangement.

ll en va de même de mes lectures. Les lenteurs d’un roman de Dhotel m’apaisent, sans doute parce que je sens sous l’histoire l'unité de pensée et de sensibilité d’un être, son travail cent fois remis sur le métier, l’artisanat humble et doux d’un amoureux de la nature. Je peux dès la première page m’y absorber toute jusqu’au dernier point posé.

Puis, combien de plaisir à caboter sans tracas d’un ouvrage à l’autre qui de manière indirecte me parle encore du voyage au long cours qui me propulsait sans y paraître en mille dimensions.

Ecrire au jour le jour me fait souvent me poser les mêmes questions que vous. Cet apparent désordre offert à mes lecteurs me convainc certains soirs où tout est gris que je ne terminerai jamais rien et j’en suis fort marrie. Je me morfonds alors de n'avoir aucun souffle qui me permette de trotter sur la durée, m'attriste de n'être capable que de galops d'essais, de bribes, de copeaux. De n'offrir qu'une écume quand d'autres bâtissent l'océan sans sortir de leur chambre.

Pourtant… relisant avec le recul du temps, je découvre une unité toute modeste mais une unité tout de même entre des poèmes ou des contes à l'aventure éparpillée.
Et me persuade que si les auteurs de pavés vendent à leurs contemporains une image lissée d'artisans du long terme, nous ne savons rien des chaos qui les agitent ( sauf à ce qu'ils soient le sujet même de leur oeuvre) et que nous mêmes offrons sans souci de demain.


Cette apparente incohérence de votre être qui vous questionne, et même que vous revendiquez, surtout, n'en ayez jamais peine. Elle me signale que vous êtes encore en vie.
D’ailleurs vous me l’avez si souvent dit: « Je ne serai cohérent qu'une fois mort ».


Je prenais cette réponse alors pour de la rhétorique, et cela me fâchait contre vous dont j' imaginais avec un vrai désarroi le silence définitif, l'absence de mouvement, la fin de nos disputes et réconciliations, la lente métamorphose en pierre ou la ressemblance au bois qui vous entourerait.  Mais je me rends bien compte avec le temps que, n’étant pas toujours très cohérente moi non plus, votre définition fine -  lapidaire - est d'une profonde justesse et je voudrais lui rendre ici justice.
Comme d’autres qui vous lisent, j’entends au décourcis (sourire) de vos écrits et au-delà des dissonances, votre humaine harmonie dans la complexité,

ce qui en apparence séparé donne cependant en partage

ce qui articulant l’étendue,
la divisant parfois, lui appartient pourtant et lui donne son sens

ce qui d'un patchwork coloré tisse une toile souple et vive, où même les accrocs et les trous participent de la beauté de l'ouvrage.
 
Nous voulons souvent obtenir du même coup le début et la fin. Tenir au creux des mains toutes les généalogies, le champ et son muret, les oiseaux et leurs nids, le fossé et la pluie qui l’irrigue puis se sauve vers la mer.

Mais cela, mon Ami, c’est l’éternité qui nous le soufflera à l’oreille car, vous le savez bien, les contraires meurent ensemble. Ce sont les survivants à votre aimable personne qui reprenant le fil, de ses débuts jusqu’à son terme, le poseront sur un fuseau et diront:  « C’était tout lui ».
Je vous préfère vivant encore un peu que vous imaginer enroulé comme une bande autour de sa momie. Donc n’ayez de regrets de rien.

Vivez, vivez car cela seul compte. Sans cesse nous migrons  à l’intérieur de nous-mêmes, comme les belles collines normandes et les prés voyageurs dont le regard croit avoir tout compris mais il suffit qu’un nuage passe ou le soleil et l’on est dans un autre monde.

Demandez-le à notre Ami, il vous en parlerait des heures et tellement mieux que moi.


Ce fil qui traîne entre nos mains, sur lequel nous tirons, dont nous voudrions bien parfois, au moins dans le regard des autres, qu’il soit un peu plus homogène, un peu moins effiloché de partout, coupé un peu plus net où l’aiguillée le prend, il est pour notre bonheur ou notre peine, comme les talus Normands, piqué souvent de guêpes, d’herbes folles ou de pies qui en mangent la substance… mais l’ensemencent aussi.


Mais tout ce que je dis là n’est pas pour vous convaincre car vous l’êtes déjà, juste pour vous dire
mon Ami, que vous le vouliez ou non,
à vous tout seul vous me faites souvent penser à la belle diversité du bocage
et ce n'est pas un mince compliment...











par Viviane Lamarlère publié dans : Lettres à l'Ami
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Dimanche 17 juin 2007


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Mon Ami,




Vous arrive-t-il parfois d’être submergé par le bruit environnant au point d’en éprouver l’envie d’un refuge ?


Il est  un proverbe africain qui dit : «  Le monde est bien fait :  on a une seule bouche pour moins parler et deux oreilles pour mieux entendre ».

Voilà un dit-on qui me serait utile certains jours, ne croyez vous pas?

Je me demande ce que signifie l’écoute, aujourd’hui, dans un monde parasité en permanence par les sollicitations ou les perversions de la communication sous toutes ses formes .
Sommes nous toujours silencieux, au plus profond de nous, pour écouter l’autre et le recevoir ?

Nous avons tous été témoins ou acteurs de ces circonstances de l’existence où chacun  cache derrière une logorrhée inconsciente une stratégie d’évitement de ce que l’autre, le en-face-de-soi,  peine à dire.
 Alors qu’il serait si doux pour tous de laisser s’ouvrir un espace tout de silence où la parole vraie, voire l’émotion nue de tout langage, viendraient se lover.

Parler serait-il parfois – souvent ?-   une façon de dire sa peur de ce  « bruit que font les autres » ?
Et si, en toute parole prononcée nous cherchions à recréer cette enveloppe protectrice du ventre maternel dans lequel nous parvenaient des sons inintelligibles, si, au fond, nous n’utilisions cette médiation du langage que pour mieux nous couper des autres ? 

Ecoutant il y a peu à la radio les mises en condition de son auditoire par un conteur, je me disais qu’il recréait à sa façon, faite de répétitions, de petits mensonges, de harangues, cette bulle protectrice comme l’utérus maternel dans laquelle chacun serait prêt à  entendre, écouter, recevoir.

Son «  C’était un jour où il faisait nuit », si étonnant dans notre monde qui refuse toute extravagance et court derrière la connaissance a  interrompu tous les murmures et bavardages. J’aurais aimé l’inventer, mais elle m’ouvre des pistes. 

C’est ce qui m’émerveille souvent dans vos contes aux parcours non linéaires, ce  sens inné  qui est le vôtre de cette première phrase qui apprivoise le regard et le conduit en douceur  jusqu’au dernier mot, lui offrant alors le lieu où le passant va pouvoir s’écouter lui-même.

Pour revenir à l’écoute et à cette évidente peur de se perdre dans l’accueil de  la parole d’autrui , sans doute gagnerions nous en humanité  à toujours dire ce que nous avons envie de dire, sincèrement, sans violence mais aussi sans détours, sans  ces odieux sous-entendus qui emportent chacun dans des cogitations parfois douloureuses et ne nourrissent pas de façon positive  et joyeuse le sentiment mais au contraire le dégradent.

Parfois on peut, je vous donne un exemple tout à fait abstrait, se sentir a postériori cruellement coupable  d’avoir - simplement et sans arrière pensée - interprété comme un trait d’humour ce qui était empli d’un tout autre sens.
L’ amitié sait quand il le faut ne pas prendre trop de gants pour dire les choses et faire confiance en l’écoute et même l’entendement de l’autre. Ce peut être brutal en première instance mais ô combien plus facile à mettre à distance de soi que l’inconnu, l’impondérable, le pressenti qui  grignote et sait par tous les flancs vous attaquer.

Rien n’est pire que de sentir l’ennemi partout et nulle part.
Rien n'est plus douloureux pour un ami que de se dire qu'il a de toute évidence blessé sans le vouloir celui ou celle qu'il aime et ne pas trouver le lieu réel de cette blessure afin de pouvoir la panser.

Je suis la première à battre ma coulpe, je ne fuis jamais mes bêtises.

Et puis, nous gagnerions sans nul doute lorsque nous sommes confrontés en groupe à des situations douloureuses à faire émerger un griot occasionnel, comme cela existe en Afrique, qui sache, de simples mots non mécaniques voire emplis de poésie, donner corps à ce cercle de chair, rassurer sur la suite de ce qui va se dire, donner à entendre le partage en promesses.

Rêvons d’une écoute, donc nécessairement d’une parole, qui ne soit plus combat contre ses propres fantômes mais lieu de vie, de sincère ouverture à l’autre et de chaleur. Voulez-vous ?

J'ai été très bavarde, ne m'en veuillez point.

 
par Viviane Lamarlère publié dans : Lettres à l'Ami
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