Vos mots à vous

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Mardi 29 avril 2008



Plante d'Épier était triste. Personne ne l'aimait.
Pourtant, elle appréciait son monde
l'herbe d'or le soir
qu'à peine froissaient les pas d'un vieil arbre et de son tout petit




la pluie qui certains jours s'y brisait en vert pur
les sentiers fauves de broussailles, échines bandées,
grognements de cailloux bruns et graves
remontant leur source,
enroulant à la roche un rio de rancunes et de feuilles.

Oui, mais voilà. Plante d'Épier aimait surprendre les secrets des uns et des autres
puis les disperser dans tout le pays.

Ses compagnons d'autres espèces avaient beau parler comme Fumée se dissipe,
elle entendait toujours
et ses Rats-Contars couraient
quelques bouquets malodorants accrochés à leurs moustaches.
Le regard plein d'écorce des vieux arbres ne lui donnait aucune mauvaise conscience...

Une nuit où elle s'était endormie de fatigue, un arbre aux racines plus souples que les autres rassembla toute son énergie et l' envoya promener par les airs.

Adieu belles collines aux fruits rouges comme la mer
Adieu l'arbre nuage aux racines de grèle




Bienvenue au désert.

Plante d'Épier fut encore plus triste. Son atterrissage l'avait transformée en plante de Pierres. Il lui fallait s'enfuir au plus vite de ce lieu en apparence plein d'immobile, si différent
de sa terre natale, dont les paysages bougaient avec une telle brutalité qu'on ne savait jamais leur en vouloir.


Il lui suffirait d'épier et de parler, jusqu'à ce que ces pierres muettes mais pas sourdes se lassent.
Le résultat ne se fit pas attendre... Pour se débarrasser
de cette plante qui parvenait en dépit du peu d'eau à s'infiltrer jusque sous leurs ombres pour écouter qui sait quoi, une nuit, aidés du vent qui joue tam-tam en ce pays là, pierres et grains de sable se redressèrent tous en une immense dune et hop... glisse plante, glisse et t'en va vers la ...

Ils n'avaient pas terminé cette pensée
que la plante d'Épier se retrouvait de l'autre côté de leur terre.

Plante d'Épier se sentit fort joyeuse. Cet endroit était éclairé de mille lunes et de mille soleils qui dansaient dans la brise.






-  Bonjour! Qui es tu? C'est la première fois que nous te voyons ici... lui demanda une charmante corrolle d'or.

- On me nomme la plante d'Épier, dit elle en rengorgeant sa voute. Je cherche un endroit où écouter ce que raconte le monde.

- Oh la la, oh la la, misère de misère!!! dirent en choeur les lions de plume.

Le plus joli d'entre eux s'approcha.

- Bonjour, toi! Je suis Fleur-Lion, la fée de ma tribu. Si tu veux écouter ce que te dit le monde, tu dois l'enfermer derrière des clôtures pour qu'il ne se sauve.
Je n'ai pas dis " Oui, c'est bien d'agir ainsi !",  j'ai dit ce qu'il convient de faire, mais nul n'est tenu de me croire. Voyons... voyons... Tu pourrais  rejoindre ces mauvaises herbes qui bordent les ouches, mais il te faudrait tendre l'oreille car le monde passe vite... Non. Suis-moi! Tu vas te planter là, au milieu des
Épis-Haies sauvages , tu seras en bonne compagnie, serrée et vigilante à tout ce qui se dit.

Ainsi fit la plante, laissant pousser ses feuilles roses, se mêlant aux parfums et racines qui lui firent la fête.

Passèrent les mois, bourgeons, fleurs et branches porteuses de fruits ou d'ombre.




La plante d'Épier s'offrait aux becs d'oiseaux, aux baisers des papillons, aux Rats-Contards spontanés qui couraient sous le feuillage. Les Épis-haies se transformèrent lentement en Haies-Pillées au grand désespoir de la plante d'Épier. Car
lorsque en une nuit vint la saison froide,
les nids ne chantaient plus guère,
plus aucun bec ne venait la chatouiller,
les Rats-Contards aux moustaches gelées se terraient en compagnie des taupes,
les fruits de ses compagnes pendaient racornis sur leurs tiges ou pourrissaient au sol.
 
Elle appela alors son amie à la corolle d'or.

- Cette Épis-Haie sauvage est devenue pour moi un Gai-Pied bien triste, Amie... Je ressens une envie d'ailleurs. Toi qui est de bon conseil, que dois-je faire?

- J'ai toujours su que tu ne te plairais pas longtemps chez nous, lui répondit la Fée des Fleur-Lions en ravalant ses larmes. D'ailleurs tes propres fruits sont si étranges... Alors que tes compagnes se replient sur elles-mêmes, tu sors tes enfants en éventail!
Peut-être appartiens-tu à l'espèce qui porte des griffes, peut-être es-tu une nouvelle sorte de rosier aux racines carrées? Je crois qu'il faut que tu t'en ailles, ta chair est juteuse à souhait pour d'autres paysages, mais avant que je ne te détache de tout ce lierre et ces lauriers, promets-moi ceci:


Marcheuse, tu t'en iras sans mordre
aux erres que la pluie scelle dans les chemins
tu porteras ton nom qui est Plante des Pieds
sans oublier jamais que ton maigre savoir est pour être perdu
le sans-preuve sera ton bâton pour marcher

Tu garderas silence sur tes entendus
cela dût-il t'en coûter
ta
peine te dira qu'il suffit d’un peu d’ombre pour faire pencher
vers le Vrai ou la Faux
de cette peine-là, tu tisseras des joies
vers l'horizon tendues

Viendra le dernier jour
alors tu comprendras
que ce point que tes pas cherchaient à traverser
tressait lui aussi dans ses aurores  le chemin de ton retour




Plante des Pieds était très mélangée:  triste du chagrin qu'elle percevait chez son amie, fière de son nom tout neuf et pas très certaine d'avoir tout compris de ce discours. Mais elle s'en fut sans se retourner, en gardant bien au chaud mémoire des paroles de Fleur-Lion

Ses errances depuis la ramènent toujours à son point de départ
et l'horizon pour elle reste éternel questionnement
qu'une pierre énorme
quoique pas toujours visible
empêche de franchir.

Beaucoup d'autres questions,  d'ailleurs.
L'arc-en-ciel, par exemple... on raconte que... mais ceci est une autre histoire!



par Viviane Lamarlère publié dans : Contes et légendes
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Mardi 23 octobre 2007



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Il y a très longtemps
aussi vrai que je vous le dis il y a très longtemps

au pays de Kek-Par
les êtres ne parlaient pas avec leur bouche et leur voix mais avec leurs offrandes.

Et qu’offraient-ils me direz-vous ? Des mots.
La belle affaire me direz-vous !
Hé oui, des mots mais attention
pas n’importe lesquels
car en ces temps- là les mots poussaient dans la terre comme les galets poussent dans l’eau ou l’écume sur la mer ou le baobab dans la misère du sable ou…
Peu importe
les mots poussaient.

Qui voulait conquérir une belle n’avait pas besoin de se perdre en des palais de phrases.
Il lui suffisait de cueillir des mots de toutes les couleurs et la belle était heureuse.
La belle affaire me direz-vous, ces mots c’était des fleurs !
Bien sûr mais ce n’est pas parce que vous devinez mon conte que vous êtes obligés de le hurler.

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Qui voulait raconter une légende s’asseyait sous l’arbre à contes et arrosait le sol de l’ombre de ses mains parlant comme parlent et se comprennent toutes les mains du monde
quand elles se satisfont de parler leur langage de paix

Et bientôt les personnages sortaient de terre, les maisons, les montagnes ou les fleuves et tout cela, qui prenait à force beaucoup de place, était lavé par le soleil levant comme un feu qu’on éteint au petit matin.



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La belle aff… ah vous ne dites plus rien ?

Qui voulait du mal à son voisin  imaginait un objet à la fois dur, coupant, incassable et immédiatement sortaient de terre des pierres. Les pierres qui en certains endroits font de si jolies maisons...



C’est vraiment ici que commence mon histoire. Le reste c’était pour vous laisser le temps de vous asseoir.
Hélas pour le méchant
L’avaricieux
Le violent
Le jaloux
Le raciste
L’humain
dans ces temps-là, les pierres étaient très conscientes. Et rien ne leur échappait des intentions cachées de celui qui les arrachait au chemin.

La seule pensée qu’elles puissent brutaliser un nez

écorcher une peau
griffer un tronc d’arbre
ou rider la surface paisible d’un étang
leur était très inconfortable, aussi inconfortable que celle de devoir rencontrer en plein vol le mot-pierre ami lancé par l’adversaire pour la défense de son honneur.


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Aussi, quand elles entendaient pousser  chez un  humain la graine de vengeance  ou de rancune ou de haine, elles se réunissaient dans le plus grand secret…

Au petit matin
à l’heure où le feu éteint les histoires
elles avaient réuni leurs bataillons et couvert la campagne de murs et de maisons, appelé les tuiles et les ardoises à la rescousse,  fait surgir de leurs propres cauchemars des bêtes aux pattes rondes comme des soleils noirs qui tranchaient les grands prés, séparaient les montagnes, écrasaient les fossés et parfois même déchiraient le ciel.


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Plus la colère d’un seul se prolongeait, plus le temps et l’espace s’emplissait de ces mots aux parfums malveillants.  Il y en avaient même qui naissaient tout emplis de barreaux et enfermaient les autres.

Les hommes de ce temps- là comprirent très vite que se fâcher avec qui nous ressemble encombrait beaucoup le paysage et se laissèrent guider par la seule sagesse en ce monde : offrir des fleurs et des éventails aux belles.

gauguin-femme-eventail.jpg
Il régnait le plus grand silence et la plus grande ferveur dans ce pays- là.

Mais un jour, alors que tout semblait calme, et vous remarquerez que c’est toujours quand tout semble calme que se prépare quelque chose...
Un jour un habitant d’une autre contrée , nommons le «  Je suis celui qui vient de l’autre côté de la mer » s’installa au pays de Kek-Par. Il fut accueilli avec un mélange de curiosité et d’amitié par le plus grand nombre, de méfiance par quelques uns .

Tous  sentiments qui sont aussi métisses que l’être humain
en tout temps et tous lieux
peut l'être face à celui qui lui ressemble
quoique un peu différent.

Il se fit sa place, avec ses propres rêves, et tout allait au mieux dans ce monde, d'autant qu'il savait lui aussi faire surgir de terre de belles histoires.

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Pourtant, un jour, il fut pris d’une fièvre incompréhensible.

Il sortit de son sac qui semblait tout doux tant il était rond et riche des beautés amassées des deux côtés de la mer
lui
l'étrange de la mer

fit surgir de son sac
les tranches de l’amer

des mots aiguisés à découper l’indécoupable
en hain'
en dés
en coups
en pas
en bleus

Ces maux-zà-hic très éclectriques blessèrent beaucoup des personnes qui auparavant aimaient « Je suis celui qui vient de l’autre côté de la mer » et à leur tour elles le blessèrent et chacun blessa son propre coeur à blesser celui du voisin.


Et tous les habitants de cette terre de se répandre soit en cholère, soit en questionnements. Chacun de prendre parti pour un camp ou pour l’autre.
Ceux qui n'avaient jamais aimé « Je suis celui qui vient de l’autre côté de la mer " - et il y en avait forcément même s'ils restèrent muets -  ceux-là furent bien heureux de l'occasion qu'ils leur donnait de le détester davantage.

Ceux qui l'avaient aimé et voulaient se donner la chance de continuer de vivre en sa compagnie exprimèrent la surprise ou la grande grande colère.
Le chef du village de Kek-Par étaient embarrassé comme jamais sans doute...


Tous en oubliaient de rêver qui est la chose la plus importante


Alors la Terre à mots, dépitée, se retira, se durcit, se ferma à tout ce qui aurait encore pu germer de beau et de tendre. Qui aurait bien sûr été balayé au petit matin comme un feu qu’on éteint sous le soleil levant pour laisser place à d'autres rêves.

Ne  restèrent que les pierres
les maisons très dures et très hautes
les prisons de plus en plus dentues
les animaux aux quatre pattes rondes
parcourant inlassables des paysages défigurés
le papier avec lequel chacun tentait d’acheter le silence de l’autre
témoin gênant de cette affaire.
Le soleil levant lui-même ne voulait pas rincer cette affaire-là.


Et puis
vint un poète. Au visage un peu triste.



Il dit
et chacun se crut revenu au bon temps de l’arbre à palabre et des rêves qui sortaient des dunes ou des chemins
Il dit
assis sous ces arbres de fer qu’avaient forgés les hommes depuis que les graines ne voulaient plus germer leurs couleurs merveilleuses dans la terre

Il dit


Je veux croire en un monde où cholère
plante verte qui pousse entre foi et placide
ne laissera plus courir dans les cœurs et le ventre
ses remontées acides 
brûlant à chaque fois les lèvres et le visage
de celui qui s’en vide
et celui qui reçoit

Je veux croire en un monde où l’habile
idiot
sera muet de ces mots qui déchirent

un imbécile vaste aux idées en vagabe
écorchant pas les heures de ses pas sans bagages
ses mots
dits
gestes
ses mots  je les attends
lui qui ne connaît pas
un traître mot des mots
mais sait les couleurs de la prairie qui tremble
et l'herbe qui s'écoule car ne sait que couler



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par l’ ile dira
par le jeu tais  cou te té d’où
té doux té fou té bassan té wa té zo
té wazo téwazo
je veux croire en tes mains
ou vertes en nwazo
je veux croire en un monde
aux quarante et quelques siècles de paix descendant doucement vers la mer


Ils se perdirent tous dans leurs pensées. Quel étrange langage et quels douloureux échos…
Oui, que faisait-on de ces ruines en feuilletage dont la crème séchée avait perdu toute saveur ?
On lisait à leur sujet des livres blancs
des jaunes ou des noirs
mais qui les relierait ?
Qui ?

Qui les aiderait sinon eux-mêmes à faire en sorte que la parole entre les hommes rende le monde un peu moins triste un peu plus rose?

gauguin-appel.jpg

Alors chacun regarda en silence le visage de son voisin immédiat ou lointain et y vit,
à peine cachées sous les peaux auxquelles, selon l’inclinaison de ses rayons
le soleil donnait une couleur
pâle comme la neige,

    dorée comme le brun du bon pain,
        noire comme le rouge du fond des yeux,
            jaune comme la chanson de la mésange
les mêmes inquiétudes, les mêmes regrets les mêmes rêves. La même aptitude aussi à dire des vilains mots.

Les uns et les autres comprirent que pour que renaissent les mots Terre, il fallait parfois certains mots taire.


Au silence qui s'installa et aux mains jointes
la terre entendit que l’heure était enfin venue pour elle d’accorder elle aussi son pardon.

Elle entrouvrit ses chairs
et des maux enfermés
laissa surgir l'aime haut




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Et le griot s’en fut
les brins de cholères arrachés au fond de sa besace
pour aller les jeter dans les abers au loin
on ne sait pas s'il reviendra
mais

depuis
les huîtres sont plus vertes

et rapides
bien habile celui qui les attrape dans son filet de citron…




   
par Viviane Lamarlère publié dans : Contes et légendes
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