Mardi 20 novembre 2007
Tissage aurait aimé marcher toute la nuit. Il lui tardait désormais de retrouver le palais paternel.
Mais son cheval voyait les choses d’une toute autre manière.
Après des semaines, des mois, des années de désert et de pitance rare, le paysage se couvrait à nouveau d’herbe grasse et parfumée, et bien que la nuit ne fût pas le meilleur moment offert à un cheval de se remplir la panse, la monture du Prince s’en donnait à cœur joie. Lui la regardait faire, assis sur une de ces roches quasi transparentes où il avait rencontré Vieussage la première fois.
Dans le clair de lune, les troncs d’arbres ocre foncé, leurs branches couvertes de diverses nuance émeraude semblaient vouloir brûler l’obscurité. Il n’eut pas besoin de forcer son regard pour deviner, au-delà de la nuit, les montagnes dont le vent tiède levait la pâte bleutée, la moisson rouge des étangs de sel, les vagues caressant les îles patientes et oubliées.
Tissage délivra ses rêves trop longtemps enfermés par la quête et les luttes. Il les vit s’enfuir en direction de son pays. Avec un peu de chance ils le précéderaient et au matin, son père serait là, comme il l’avait quitté, au bord du grand bassin des carpes.
- Ami cheval, si tu continues de manger ainsi, c’est moi qui vais devoir te porter ! Sois raisonnable ! On rentre.
Le cheval – qui eût cru qu’ un animal puisse ainsi se projeter dans l’avenir ? – cueillit des brassées d’herbe et de fourrages qu’il enfouit dans la besace de son maître et tous deux se remirent en route.
Au fur et à mesure que le jour se levait, Tissage était ébloui de la beauté des choses de ce monde. La moindre pierre luisait de ses gris innombrables, prenait des formes de palais, la moindre fleur s’ouvrant recueillait dans ses eaux les mille et une nuances de l’aurore comme le ferait un lac entre les pétales de montagnes enneigées.
- Comment n’avais-je pas vu que le monde est beau jusque dans ses touts petits êtres ?
- Et même ses êtres plus grands !
- Parce que tu parles maintenant, Cheval ? Tu parles ? Et tu m’avais caché cela ?
- Je ne te l’ai jamais caché, tu étais sourd aux choses.
- Curieux tout de même… La nature veut qu’en vieillissant on devienne sourd, pour ce qui me concerne c’est le contraire !
- Qui te dit que nous avons vieilli ? Regarde en toi, qui sait, un enfant est peut-être près de naître ?
Tissage méditait encore sur cette naissance dont il éprouvait maintenant dans tout son être la difficulté du travail lorsque les murailles du palais paternel se profilèrent entre deux collines.
L’envie de courir le prit et de serrer son père et sa mère dans ses bras puis la crainte qu’avec le temps puis… Son cheval le rattrapa par la toile usée de son vêtement.
- Calme-toi. Si tes parents sont morts, il ne sert à rien de courir, accepte. Et s’ils sont vivants, tes rêves de cette nuit sont déjà aux creux de leurs mains et ils t’attendent eux aussi sans hâte. Je t’en supplie, tu es si près du but, ne sois pas ton propre échec.
- Cet animal a raison !
- Vieussage ! Toi ici, mais d’où sors-tu ?
- De ma pierre. Pose–moi sur le dos de ton ami et en route. Ils nous attendent déjà.
- Com…
- Chut.
Tissage et sa monture franchirent le porche du palais.
Tressage était assis au bord du bassin aux carpes, son épouse lui servait un thé brûlant.
Quatre tasses d’une porcelaine quasi transparente tant elle était fine, quatre tasses ornées en filigrane des étapes de son chemin. Posé contre un buisson de lauriers blancs un grand sac de picotin largement ouvert que picoraient des oiseaux peu farouches.
- Père, Mère…
- Assieds toi, Fils. Bois. Tu dois avoir soif ?
- Oui.
- Ce fut long…
- Oui.
- Mais riche ?
- Oui.
- Je suis heureux, tu sembles …
- Oui.
- Il ne sait dire que oui, malheureux ! grommela dans un sourire le vieil homme.
- Oui.
- N’as tu point sommeil après cette longue route ?
- Non, je me sens…
- Eveillé ?
- Oui.
Ils restèrent tous quatre en silence à respirer les senteurs exquises de canelle et d’hibiscus s’échappant en volutes de leurs tasses. Le jardin était si différent de ce que Tissage avait laissé derrière lui, et pourtant, quelque chose murmurait à son oreille ( peut-être son cheval ?) qu’il était là, sous ses yeux, posé à l’identique.
- Mon regard sur les choses a changé. J’ai cessé de les surveiller.
- A quoi penses-tu Fils ?
- Que la vie est bien douce quand on la laisse vivre. J’ai brisé tant de choses pour écarter le sentiment douloureux de l’absence, de l’impuissance. De l’exil en ce monde. Je ne savais pas que mon trop de vigilance m’éloignait de ... regardez ces oiseaux dans le ciel ! Ils ont repris leur broderie du Nord vers le Sud.
- Oui… oui… il parle bien ce jeune, Tressage, il commence à comprendre. Quelques jours de sommeil et il sera tout à fait éveillé.
- Je ne sais jamais si tu te moques, Vieussage, mais cela même m’est doux. Il y a quelques temps de cela, ma tristesse du jour m’aurait fait entendre tes paroles comme de l’ironie. Aujourd’hui… Cela est. Simplement . Comme glisse la mer sur l’histoire des falaises. Le silence lui même m’en apprend.
Son cheval était en train de grignoter quelques roses et jasmins sans que cela paraisse troubler quiconque et Tissage s’apprêtait à le tirer par le licol et l’emmener aux écuries lorsque Vieussage le retint du bras.
- Tu viens d’atteindre la dernière sagesse, lui dit-il.
- Et quelle est-elle s’il te plaît ?
- Tu es passé du silence du sens au sens du silence. Tu es prêt à prendre la succession de ton père, je retourne dans ma pierre, si un jour tu as besoin de moi… on ne sait pas. Pour tes enfants ?
Tissage allait lui répondre quand le vieillard s’évanouit dans l’air pur. Il posa alors sa tête sur les genoux de son père et s’endormit comme au temps de l’enfance.
Au loin, le soleil achevait de monter au zénith. Personne ne faisait attention à lui, mais le soleil s’en moque. Après tout, qui se soucie vraiment de lui ?
par Viviane Lamarlère
publié dans :
Tissage, vers la Sagesse
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