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Musique de la semaine

Arundo Donax

28 septembre 2012 5 28 /09 /septembre /2012 03:52

Sur une contrainte proposée par Martine


Et encore une!
Eve la posa avec précaution dans le cageot qu’elle cachait soigneusement dans l’appentis.
La récolte avait été fructueuse et les bêtes avaient apprécié que ces dernières saisons elle leur donnât de temps à autre une bonne compote de pommes au lieu de leur fourrage ordinaire. Mais les pommes de cet arbre-ci, poussé en une nuit alors qu'Adam et le Vieux venaient de se disputer, ces pommes-ci se momifieraient dans l’ombre et nul n’y goûterait, foi de fermière.

Cela faisait des mois que le serpent lui répétait qu’une seule goutte de jus avalée par l’un d’eux les  précipiterait tous, lui compris, dans le chaos.
Eve aimait bien le serpent. Ce n’est pas qu’il fût beau mais il avait de la conversation. Pas sourd, surtout. Aucune des messes basses entre le Vieux et Adam ne lui échappait. Occupés sans cesse à arpenter leurs terres et faire des plans sur la dernière comète pendant qu’elle vaquait à la lessive, cirait les meubles et préparait les repas. Heureusement qu'il était là, lui. De beaux yeux en plus. Un bonne langue, bien affutée.

Eve posa la pomme avec précaution non sans l’avoir lustrée avec une feuille de vigne. Elles étaient si différentes des fruits poussant d’ordinaire dans leur beau potager.

« Flambantes comme l’enfer !!! ressassait son compagnon de solitude. Flambantes et porteuses de malheur et de dèche. Surtout pour vous les femmes. Malheurs, désolations et combats vains pour être les égales de l’homme. »

Sur ces mots biens trempés, le serpent retournait se cacher sous une pierre plate, lieu d’où il ne tomberait pas de très haut si quelque vindicte subite du Vieux venait à l’en déloger.

De fait, à la faveur de leurs parties de tarot du soir, il  arrivait à Eve de lire dans ses cartes bien autre chose que leur devenir immédiat entre ses mains. D’ailleurs elle n’avait jamais compris les règles subtiles de ce jeu-là et n’y jouait que parce qu’il fallait bien occuper les soirées et faire plaisir à la gent non féminine.
Déjà plus très côtelette mais pour toujours très femme, Eve faisait confiance en son intuition.
Ce qu’elle sentait vibrer dans le carton du Petit, de l’excuse ou du 21 selon le cas ne l’engageait guère à avoir une descendance. Du noir, du feu, des cris, des dommages sans intérêts voilà ce qui attendait l’humanité à naître…

Oh oui, son ami le serpent avait bien eu raison d’attirer son attention sur ce talent de voyance. Et encore davantage de la prévenir lorsqu’elle lui avait fait part de ses craintes et de ses visions fugitives. Il entrevoyait les mêmes désastres dans son propre jeu. A chaque fois. Enfin quelqu'un qui ne méprisait pas ce talent là. Et ces désastres étaient liés à ce pommier et à ses fruits.

Mystère insondable que ce vieillard retors dont la fréquentation lui pesait à chaque fois davantage. Mais quelle mauvaiseté l'habitait donc?

Tous deux avaient fini par dérober au Vieux le calepin dans lequel il consignait méticuleusement les ingrédients et dosages présidant à la naissance de chaque créature. A la nuit venue, le serpent accouchait ainsi de fleurs ou de quadrupèdes auxquels personne ne prêtait attention tant déjà leurs terres étaient investies de bestioles volantes ou rugissantes.
Il y avait eu quelques ratés, vite évaporés dans des catastrophes naturelles dont la recette se trouvait à la fin du carnet et que d’un commun accord Eve et le serpent mettaient sur le compte d’un mauvais rêve du Vieux, lequel gobait le morceau sans rechigner tant son ego surdimensionné le portait à admirer y compris ses actes manqués.

Dans l’ensemble leur jardin était empli de bêtes et plantes aimables à fréquenter.

- Hé, Ventre sans pattes, tu y as goûté, toi, à la pomme chimiquement mortifiée ?
- Génétiquement modifiée, pas… non, le Vieux m’en garde, pas envie de finir enroulé autour d’une fourche ou au fond d’un cratère.
- Et si j’en donne aux bêtes est-ce que…
- Surtout pas, malheureuse,  tes vaches me détestent assez comme ça, et tes chats n’en parlons pas, s’il leur vient quelque connaissance que ce soit, je suis mort !


Eve continua jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de pommes à ranger au fond de l’appentis.

Puis elle sortit dans le soleil soyeux de cette fin d’automne.

Jamais elle ne verrait courir un bébé vers elle
les bras ouverts et la voix nue
jamais elle ne pourrait lui dire ce qui se jette dans le vent de l’aube
et s’endort sous l’heureuse braise
jamais il ne saurait la courbe de la main se calant sur l'outil
les blessures du pied sur le chaume coupé.
Les soirées seraient longues. Mornes. Infinies.

Qu’importe ! Elle leur inventerait d’autres règles. Elle apprendrait à fabriquer l’alcool de palme ou de manioc, la bière d’ananas ou de thym, elle étalerait les cartes sous leur regard d’ivrognes et leur prédirait que la femme était l’avenir de l’homme. Le Vieux en mangerait sa barbe.
Et le serpent … le serpent, qui sait, il y avait peut-être foules d’usages cachés à ce serpent aux yeux doux quand les deux autres seraient enfin endormis.

Oui. Personne ne goûterait ces pommes.  Elle finirait bien par convaincre son époux de scier l’arbre et en faire de belles bûches pour l’hiver.
Le Vieux avec l’âge devenait frileux et s’endormait de plus en plus souvent près de la cheminée dans un rocking chair tout décati, personne n’y verrait que du feu si elle l’y poussait comme ça, du bout de l’index.
Quant à Adam, elle lui réservait une plante pas encore mise au monde mais sur laquelle le serpent travaillait en douce depuis plusieurs semaines.

«  Curare, tu dis, ventre sans patte ? Curare ? Et ça va marcher tu crois ? »

La vie serait belle. 

Mapleleaf  Rag de S. Joplin





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publié par Viviane Lamarlère - dans Fictions courtes
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