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Musique de la semaine

Arundo Donax

18 décembre 2009 5 18 /12 /décembre /2009 14:37




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Je lisais récemment sur Wikipédia, je cite: La viole de Gambe dérive du « rebab », apporté en Espagne par les Maures vers le VIIIe siècle."

Chaque petit pays humain compte nombre d'artistes et artisans anonymes entre les mains desquels repose tout l'avenir d'un outil ou d'un instrument. Tous sont admirables.

De génération en génération transmettant les savoirs et techniques, ils vont perpétuer les objets et les perfectionner. Parfois ceux-ci disparaîtront faute de bonne volonté amoureuse de la belle ouvrage.

Il en va ainsi pour les outils du paysan comme des instruments de musique.


Petit retour en arrière.

La vièle naît en des coins de notre terre très éloignés les uns des autres et  souvent simultanément, comme si elle exprimait en ces lieux divers un degré identique d'avancée de l'humain dans sa projection en l'instrument.
Le plus souvent à une corde, avec le temps elle en acquiert deux, trois, davantage.
Se joue à cordes pincées ou frottées avec un arc. Outil de chasse devenu artistique.
Ses noms diffèrent bien sûr selon les langues mais au gré des invasions les instruments se rencontrent, s'influencent mutuellement, évoluent ou sombrent dans l'oubli pour laisser place à ceux qui sonnent le mieux en fonction des attentes loco-régionales.

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Les Celtes installés en Bretagne et dans ce qui allait devenir l'Angleterre ou l'Irlande jouaient dès le VIème siècle de notre ère d'une sorte de vièle primitive à cordes frottées,  très appréciée des bardes, le Crwth.


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A la même époque, Isidore de Séville nous fait mention de la fidicula, petite harpe romaine qui, d'une élision et adaptation du mot latin à l'autre va donner fidla en Scandinavie, fiddle chez les Anglo-Normands, fiedel chez les Anglo-Saxons, fielle puis vielle ou encore vièle chez les français, viola en Italie, viela, viola, vihuela en Espagne. Quels que soient les pays où l'instrument est donc très tôt adopté et transformé en fonction des besoins vernaculaires, les cordes en seront indifféremment pincées, jouées avec plectre ou archet. Et sa forme évoluant en forme de poire ou de jambe animale donnera naissance à la gigue dès le XIème siècle, que l'on retrouvera là encore traduite en giga allemande, gusla yougoslave, gadulka bulgare.
 
Au Xème siècle cet instrument est représenté dans toute l'iconographie religieuse Européenne.
Parallèlement à cela nait en Orient une autre vièle dont je regrette qu'on la mette sur wikipédia à toutes les sauces et à l'origine de tout: le R'bab.

La filiation des instruments de musique n'est pas chose simple et réclame comme toute entreprise un minimum de rigueur et je dirais même d'éthique. Rendons à César ce qui lui appartient mais ne donnons pas à César ce qui ne lui revient pas!
Toute recherche et a fortiori toute affirmation se doit de reposer sur l'honnêteté intellectuelle sans laquelle il n'est que verbiage et pétition d'autorité.
Au sujet des filiations instrumentales, une question n'a jamais à ma connaissance été posée. Sans doute parce qu'elle interroge bien au-dela de la musicologie et de l'organologie, les mentalités profondes des peuples.


Il faut ici distinguer le Rebab à cordes pincées, originaire du sud-est asiatique et le Rebab dit "maghrébin" qui est une évolution tardive du R'bab persan importé en Espagne. Ci-dessous R'bab persan:

rabab_irak.jpg 


Ce R'bab maghrébin, identique aujourd'hui à ce qu'il fut ces siècles là,

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ne comportait que deux cordes,  pas de frettes, un manche très richement décoré et une table recouverte de peau. De sa rencontre avec une viole très spécifique et quasi identique en divers lieux, la Lira, que l'on trouve en Crète, Turquie, Macédoine, Grèce, Calabre etc. nait le Rebec, lequel restera l'instrument favori des troubadours.

rebec-copie-1.jpg

Nous reviendrons une autre fois sur l'histoire du violon mais s'il est un instrument qui doit au rebec du XIIIème siècle, lui-même enfant naturel du R'bab maghrébin et de la Lira, c'est bien le violon et ceci grâce à un luthier lyonnais d'origine bavaroise du XVIème, précurseur de génie  appartenant aux grandes écoles de lutherie du nord de l'Europe, malheureusement oublié des légendes que véhiculent avec complaisance les universitaires et les encyclopédies collectives telles Wikipédia, je veux parler ici de Gaspard Duiffoprugcar.

On distingue bien sur cette gravure du graveur Lorrain Woeiriot, exécutée en 1562, la présence de deux violons en bas et à la gauche ( à droite pour nous) du luthier. Ces instruments étaient déjà de facture fort achevée et les dépenses secrètes de François 1er témoignent de l'achat de plusieurs de ces violons que les luthiers italiens n'eurent plus qu'à perfectionner.



Image-1-copie-2.jpg


Donc, et c'est là que je souhaitais en venir, si l'on peut dire que le rebec et plus tardivement le violon puis la pochette  doivent leur existence  aux influences mutuelles du rebab et d'une espèce particulière de vièle, il est présomptueux et sans preuve d'affirmer que le rebab aurait influé les vièles en général et ainsi contribué à l'émergence de la famille des violes. L'évolution des uns et des autres s'est faite en parallèle.

Une question demeure, donc, et à ma connaissance jamais posée.

Pourquoi et comment apparaissent en Occident les frettes?

Il convient ici encore de revenir aux pratiques humaines que tout en la matière oppose sans que cela diminue en rien les mérites des uns et des autres.

- En 1400 la musique orientale est encore l'apanage des seuls esclaves étrangers, en particulier persans ou noirs, ou de quelques érudits triés sur le volet / La musique occidentale se répand dans toutes les couches de la société.

- La musique orientale fut et reste encore aujourd'hui largement monodique / La musique occidentale très tôt se dirige vers la polyphonie et l'harmonie.

- La musique orientale se transmet oralement / La musique occidentale a très tôt codifié ses formes et les moyens de sa transmission écrite.

- La musique orientale utilise des gammes construites sur quart voire huitième de ton / La musique occidentale accorde très tôt la préférence au ton et au demi ton, avec les péripéties que suppose cette quête qui intéressa depuis toujours les physiciens.

De ce qui précède s'imposa d'elle même aux musiciens européens la nécessité de peu à peu " tempérer " les gammes héritées de la lointaine antiquité, adapter les tessitures, accorder entre eux les outils.
La frette, apparue vers 1400 en Europe,  permit de découper le manche en succession de demi-tons et par sa plasticité (il s'agissait à l'origine de cordes en boyaux  nouées autour du manche que l'on pouvait déplacer en fonction des besoins du moment et non de barettes fixes)  d'utiliser selon les circonstances des tempéraments inégaux (modes orientaux) ou égaux (modes occidentaux).

Sans frette, la longueur vibrante est la corde entre le doigt et le sillet.
Avec frettes, la longueur vibrante est celle entre la frette et le sillet.
Le frettage apportait donc aux instruments à cordes frottées ou pincées qui l'adoptèrent  une tolérance bienvenue pour la position du doigt, une plus grande l
iberté de mouvement sur le manche, la possibilité de faire sonner harmoniquement les cordes et surtout un regain de puissance grâce au doublage des cordes qui résonnaient en sympathie. Et aux instrumentistes une plus grande facilité d'apprentissage qui participa de la démocratisation en marche des moeurs en général.

Grâce à cette innovation, dès le XVème siècle l'Oud se transforme, passe de 4 ou 5 cordes doubles à 6 puis 7 et 10 cordes doubles en 1600. Il change son accord et adopte définitivement la rosace centrale.

En 1507, soit un siècle après l'apparition des frettes en Europe, les premières tablatures diffusent les oeuvres du Luth mais aussi des vièles et vihuelas.
Les instruments populaires et/ou de cour se démocratisent, entrent dans les foyers, participent de la bonne éducation des jeunes filles et jeunes gens. Tout cela va de pair avec une prise de distance par rapport au fait religieux, distance qui peinera à être prise en Orient et maintiendra la musique entre les mains d'une élite et d'elle seule.

La grande famille des violes nait à cette époque là, filles des vièles médiévales et de la vihuela espagnole et calquée sur le quatuor vocal.

Et me direz-vous, pourquoi les violons ne comportent-ils pas de frettes? La réponse dit tout le cynisme déjà en marche:
Tout simplement parce qu'au moment où le violon émerge, il est considéré à l'instar du rebec comme un instrument fait pour les pauvres, les " rebecquets et violoneux " comme le disait Jambe de Fer en 1556.  ( Lire aussi
Du bon usage des pauvres » Philippe Sassier. Fayard, 1990 )


La riche bourgeoisie de cette époque a adopté les violes et en joue en famille. Le violon est en ses débuts l'instrument des fêtes et bals populaires, des campagnes, des nomades venus d'ailleurs.
La nouvelle élite des villes considèrera qu'un pauvre qui joue plutôt habilement du violon ou du rebec manifeste par là-même une volonté sérieuse de se tirer d'affaire.  C'est elle qui fait la carrière des luthiers. Elle pèsera de tout son poids pour que la famille des violons ne soit par eux munie de frettes qui leur mâche le travail!  Le violon fut donc au départ pour ceux qui le pratiquaient un moyen de dépasser un peu le statut de domestique...
mais pas trop quand même et au prix d'efforts méritoires!
La suite nous montrera que le violon allait diffuser aussi rapidement que la viole en son temps, prendre sa place et faire naître une nouvelle élite. Autre histoire...



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Revenons à notre viole de gambe. Quelles différences avec le violoncelle?
Elles sont multiples.

- Fond et table plat pour la viole de gambe / fond et table bombés pour le violoncelle
- Barre d'harmonie courte et fine pour la viole / barre d'harmonie longue et épaisse pour le violoncelle
- Carrure tombante pour la viole de gambe / carrure épaulée pour le violoncelle
- Ouïes en C pour la viole / ouïes en S pour le violoncelle
- Six cordes sur la viole, sept à la période de Marin Marais /  Quatre sur le violoncelle
- Chevalet assez plat sur la viole pour permettre le jeu polyphonique / chevalet courbe sur le violoncelle pour éviter de toucher par accident les cordes
- Manche large / manche étroit
- Frettes marquant les demi-tons sur le manche de la viole / Pas de frettes sur le violoncelle
- Archet à baguette droite en tête de brochet pour la viole / Archet à baguette cambrée et petite tête pour le violoncelle
- Prise de l'archet au-dessous de la baguette, pouce au-dessus pour la viole / inverse pour le violoncelle
- Pas de vis sans fin sur la hausse de l'archet pour tendre la mèche sur la viole / Vis sans fin sur la hausse de l'archet
- Légèreté due à la minceur des bois utilisés / violoncelle d'architecture plus lourde
- Cordes des violes moins tendues que celle d'un violoncelle
- Pas de pique pour la viole qui était posée sur les mollets / pique pour le violoncelle
- Accord par quartes et tierces à la viole / Accord par quintes au violoncelle
- Timbre fin avec belles résonances aériennes chez la viole due à la nécessité de ne pas appuyer sur les cordes car risque de toucher par erreur les cordes voisines / timbre puissant, rond, précis et appuyé chez le violoncelle.
- Décoration inventives chez la viole / Sobriété de la décoration au violoncelle.

Pour exemple, ces têtes sculptées magnifiques:

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vdgd_Turner1-hd2sm.jpg



Mais le mieux n'est-il pas d'écouter les uns et les autres?


Le R'bab
On n'en joue plus guère aujourd'hui qu'en Afghanistan
et encore à cordes pincées.
Dans les orchestres classiques des pays du Maghreb et arabes,
c'est le violon qui lui est désormais préféré.
On entend derrière le R'bab une gumbarde accompagnante.

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Le Rebec du XIII ème siècle au son très aigrelet

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La Vièle
On entend ici une copie conforme jouée par Jordi Savall

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Le Rebeck bulgare ou Gadulka, instrument à frettes comme la viole
à la sonorité très riche
et qui donne idée des possibilités de modulations au quart de ton
existant aussi sur les instruments à frettes

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La Viole de gambe
J-S Bach, gigue BWV 1007 par Jordi Savall

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Le Violoncelle
J-S-Bach, gigue BWV 1007 par Anne Gastinel

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Viole de gambe
Folia de Rodrigo Martinez par Jordi Savall


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Viole de gambe
Les pleurs de Monsieur de Sainte Colombe par Jordi Savall

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