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Musique de la semaine

Arundo Donax

27 mai 2015 3 27 /05 /mai /2015 08:08





 

" J'ai le coeur lourd et pourtant je ne suis pas triste."
Cette phrase prononcée en son âme par l'un des héros de ce roman, Jacques, trotte dans ma tête et résume à elle seule un climat. Et toute la complexité des sentiments qui peuvent nous agiter, faisant de nous des voyageurs tentés tout à la fois par l'immobilité et par la chute. Campant.
Une autre phrase... " Pour te voir aussi dans la matinée des patries étrangères ".
Une autre encore" Le premier personnage apparut dans le ciel, au milieu des nuages fins. C'était un chat... "

Le voyage, la surprise presque extravagante et surréaliste, l'ailleurs, omniprésents.
L'attente, l'espérance, l'acceptation humble et comme emplie de joie des vicissitudes de l'existence.

Il y a quelques jours, un Ami m'a offert un beau livre de cet auteur dont il me fit découvrir il y a bien des années déjà la poétique du quotidien.

Campements.


Dans un tout petit village des Ardennes, Jacques, l'instituteur, attend.
Ou rêve. D'une femme à aimer qu'il ne voit pas venir,  de ces voyages inaccomplis dont son ami Gabriel lui parle sans relâche, comme pour le piquer où cela le blesse déjà, lui qui rêvait d'exil et a du rentrer au pays et s'enfermer  dans " l'infinité d'horizons (qui ) retenait les coeurs prisonniers ".

Son coeur et lourd mais pas triste car en dépit de cette vie rude et répétitive, son âme est restée celle de quelqu'un qui campe. Toujours prêt à partir, toujours en mouvement  vers ce qui vient, bon ou désespérant.

C'est une femme qui lui arrive, Jeanne.

Femme-enfant préoccupée de ses belles robes, facilement séduite par la facilité mais qui garde au fond d'elle une nature farouche qui ne demande qu'à renaître au grand jour,  peu habile aux travaux ménagers, et que la pauvreté et le deuil, mais aussi au plus profond d'elle-même une communion avec  ce qu'elle perçoit de similitudes dans la quête intérieure chez Jacques,  conduisent à insensiblement s'éprendre de cet instituteur aussi pauvre qu'elle.

Les mains de Jacques, si tendres et compréhensives sur sa chevelure ou son visage, la flamme du foyer devant lequel elle rêve souvent, le silence de cette maison où elle se perd dans des travaux encore inconnus d'elle et qui l'ennuient souvent, les vieux tissus brodés ramenés d'autres pays et découverts dans le grenier l'initient lentement à l'envie de bohème.

Ils s'aiment avec une immense et intense pudeur et savent se retrouver par les plus merveilleux des hasards au détour d'un chemin où ils ne s'attendaient pas.

Ce sont leurs enfants qui vont décider de leur existence. C'est à travers leurs enfants , dont ils sont les amis avant que d'être leurs parents, que va se vivre cet appel du "là-bas" qui si souvent les conduisit eux-mêmes à toutes sortes d'errances passagères.
L'un d'eux le plus jeune, Jean, va mourir. Drame qui scelle leur destinée de couple.
Mais Michel, l'aîné, est habité par cette fièvre du départ, du vagabondage en compagnie de personnages sortis de contes de fées.

Et c'est un conte en vérité que nous lisons là. Point de péripéties extraordinaires. Non, le récit d'une vie simple rythmée par la lumière changeante des saisons, par les semailles et les labours, les tâches qui raidissent les doigts et crèvent le coeur de peine.

Chacun des personnages de ce roman est habité par un espoir enfantin que son rêve va se réaliser. Et comment en serait-il autrement dans  un monde où la seule description d'asphodèles crûes au pays lointain est comme un miracle offert dont il faut se saisir?




La véritable aventure est intérieure. Une vieille voie ferrée envahie d'herbes sauvages, un train de nuit, des chemins qui divaguent, des talus comme des montagnes que le pas enjambe, une absence de but mais l'envie du chemin et l'accueil de la rencontre, cela suffit au bonheur des êtres pourvu que l'esprit, le coeur, le corps soient disposés à s'enivrer de boue et de ciels.

Il n'y a pas pour ces héros ordinaires de différence très nette entre possible et impossible et ils en franchissent la frontière avec une jeunesse éternelle et insouciance.
Un des personnages importants de cette étonnante histoire ( qui est le premier roman écrit par André Dhotel, en 1930) est la Nature.
Vous ne trouverez pas ici de description grandiloquente,  juste ces petites choses que l'on ne sait plus voir mais dont la présence  rend à la vie et la joie ou au contraire, appuie le désespoir. Une fleur séchée, le bruit des insectes au bord d'un marais, la houle des moissons, le mystérieux ballet de la neige...

" Les aigremoines qui se dressent sur ces paysages sans haies sont pour le passant consolantes comme les arbres dans les régions plus fertiles, et les regards s'y arrêtent. Là on pourrait faire quelque rencontre surnaturelle d'un enfant égaré sur la terre, pour avoir, errant, dépassé les limites de la mort. " ( P. 144)

Des rencontres surnaturelles il y en aura. Tout le roman tend vers elles. Et qui plus est, Ô bonheur, elles nous parlent de temps et d'êtres que nous avons rencontrés sans les voir  sur nos propres chemins.
Par petites touches, avec une poésie étonnante, une maestria sans pareille dans la juxtaposition des temps de conjugaison, Dhotel gauchit légèrement tout ce qui voudrait aller droit. Sous la plume de n'importe quel autre auteur, l'histoire serait banale. Son art consommé du récit, de l'attente, de l'observation naturaliste, de la lenteur et de l'imprévu subitement ouvert donnent dès les premières lignes la sensation d'être nous-mêmes en Campement provisoire, au bord de la chute ou du départ.

Ce livre m'a parlé très profondément. A la maman que je suis qui avance souvent dans les ronces de l'inquiétude, à la marcheuse infatigable qui ne franchira sans doute jamais le rideau de l'horizon,  à la rêveuse, à celle qui ne sait pas rester fâchée plus d'une journée et sent sur son corps le temps passer.
Un extrait que j'ai adoré car la neige me fascine:

" Mais vers midi il avait neigé. Les flocons tombèrent pendant quelques temps sur la terre sans rien y transformer. Le vent diminuait. Puis on vit naître lentement un monde. Les toits devinrent blancs." ( p. 201)
Comment, par ces courtes phrases qui, saisissant le détail, savent encore donner à voir la totalité,  comment mieux donner à sentir le temps consacré à observer d'un regard plein d'enfance la neige faisant d'une contrée un pays neuf où l'on est transporté  sans bouger de derrière son carreau?

Lisez ce livre qui parle intensément de l'attention tendre aux êtres et aux petites choses, de la paix que l'on sait advenir au beau milieu des peines, de ce qui est accepté sans se laisser mordre par le doute.
La Vie elle-même est Campement,  départ brusqué et en cachette des lieux que l'on croyait acquis, ombres qui déplacent les limites entre le rêve et la réalité, lumière si belle de la nuit que les poitrines s'en rehaussent.

" L'été brûlait au long des collines et l'odeur du soleil se mêlait à la fraîcheur des blés ( P. 67)

Merci à l'Ami de ce beau cadeau aux pages inépuisables. Je n'en donne ici que lecture de surface mais il y aurait encore tant à dire des couleurs extraordinaires mais crédibles,  du choix des plantes évoquées,  du rythme instauré entre dialogues et descriptions, des échanges qui toujours disent " à coté "  pour mieux dire encore, des personnages dit secondaires mais dont les apparitions reliées au monde ponctuent l'oeuvre, nourrissent la fraternité et conduisent au dénouement.

 Je laisse cela à la découverte et à la surprise du lecteur...
Un livre qui intime à la présence,  à la sagesse. Sans avoir l'air d'y prétendre.





   
Tzigane de Maurice Ravel



 
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publié par Viviane Lamarlère - dans Coup de coeur pour des livres
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