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Blog de poésie, histoire de la musique et des arts,
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Musique de la semaine

Arundo Donax

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 En Afrique un proverbe dit: Lorsqu'un vieillard meurt c'est une bibliothèque qui disparait.






Travail diffus dans les tissus du temps.
Le livre obscur et lent de Heidegger
où quelques clairières soudaines consolaient d'une marche ardue
entre ronces et pièges de la langue.


Il y a peu, observant notre petit Maxou tentant en vain - mais cela viendra, il n'a que dix mois - de rentrer dans l'espace qui lui était dévolu une pièce de puzzle en bois, je me disais ( ou éprouvais-je? ) qu'il était précisément en train d'apprendre à penser.

Me revinrent alors en vrac ces définitions qui jalonnent tout cours de philosophie bien construit sans jamais vraiment élucider ce que signifie le mot " Penser ".
Et ce livre qui ne pose la question que pour ne jamais donner de réponse m'a enfin découvert ses somptueuses hésitations, essais erreurs et autres répétitions.


Maxime se disait non, à chaque tentative ratée.
Il tentait de faire rentrer la pièce par le dos du cadre, par le côté, il la faisait glisser dessus, rencontrant d'autres espaces évidés qui naturellement n'étaient pas les bons pour résoudre son problème.  Puis il finit par lancer à plusieurs reprises la pièce de bois sur son support en grognant et bavant.
Début de la révolte? Début de la pensée?
Je ne pouvais m'empêcher d'admirer cette intelligence en germe, vierge de tout savoir et qui le construisait seule, neuve vraiment de tout ce qui nous empêche souvent avec l'âge de dépasser la simple opinion ou même le préjugé et d'avoir le courage de notre pensée.

Il finit, non par se critiquer, mais par critiquer le jouet et  laisser en plan ce fragment de Vie qu'est  " ranger une pièce de puzzle à sa place " pour rejoindre ce qui était en cet instant la vraie Vie ... son biberon.
Ouvert de tout son être, Maxou est dans l'intemporel.  Il explore sans lassitude ce lieu merveilleux des découvertes inouïes que les conditionnement ultérieurs peuvent, s'ils sont opérés sans amour,  réduire comme peau de chagrin. Ô rester jusqu'au bout émerveillé de rien! N'être rien devant le jouet qui résiste et le miel du lait.  Être toujours sur l'extrême pointe de l'étonnement. Tout près du coeur. Peut-être est-ce cela...penser ?

Pour revenir à Heidegger, deux beaux passages de ce livre fascinant qui réunit les cours du philosophe entre 1951 et 1952 à l'université de Fribourg.

" Un apprenti menuisier par exemple ne s'exerce pas seulement dans cet apprentissage à manier avec habileté des outils. Il ne se familiarise pas non plus seulement avec les formes usuelles des choses qu'il a à construire. Il s'efforce, quand il est un vrai menuisier, de s'accorder aux diverses façons du bois, aux formes y dormant, au bois lui-même tel qu'il pénètre la demeure des hommes et, dans la plénitude cachée de son être, s'y dresse. Ce rapport au bois est même ce qui fait tout le " métier " qui sans lui resterait enlisé dans le vide de son activité. Ce à quoi l'on s'occuperait alors n'étant plus déterminé que par le seul profit. Tout travail de la main, tout agir de l'homme est exposé toujours à ce danger. La poésie en est aussi peu exempte que la pensée." ( page 88)

" Enseigner est en effet bien plus difficile qu'apprendre. (...) Celui qui enseigne est beaucoup moins sûr de son affaire que ceux qui apprennent de la leur. C'est pourquoi dans la relation de celui qui enseigne à ceux qui apprennent, quand c'est une relation vraie, l'autorité du multiscient ni son influence autoritaire n'entrent jamais en jeu. C'est pourquoi cela demeure une grande chose d'être un Enseigneur, et c'est tout autre chose que d'être un professeur célèbre. Si aujourd'hui - où rien n'est mesuré que sur ce qui est bas et d'après ce qui est bas, par exemple le profit - personne ne désire plus devenir Enseigneur, sans doute cette aversion est-elle liée à ce qui donne le plus à penser? Nous tentons ici d'apprendre la pensée. Penser est peut-être simplement du même ordre que travailler un coffre." ( page 89)



La sculpture qui ouvre l'article a été photographiée au musée d'art contemporain de Madrid, lors de notre dernier séjour là-bas.
ll s'agit de la " Bibliothèque des livres sans mots "
de Manolo Valdes

Les livres sur tranches sont des pièces de bois
travaillées et rangées dans ce désordre
qui caractérise les bibliothèques aimées.



 
par Viviane Lamarlère publié dans : Mes Philosophes
commentaires (8)    ajouter un commentaire
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Commentaires

Plusieurs délices fondus en un seul
avec surtout
ce retour au réel que l'esprit vivant privilégie toujours sur le défit formel de l'abstrait,
Les passages que tu donnes en fin de texte sont des morceaux à porter comme une perle autour de son cou
commentaire n° : 1 posté par : Luc (site web) le: 17/11/2008 20:57:21


Tu sais,
plus j'avance en âge plus je m'aperçois que je ne sais rien
plus mes certitudes s'effritent
plus l'abstraction m'est effort
la curiosité d'autant plus intense
et le désir d'oeuvrer pour un réel plus accueillant toujours présent...

Cela fait des années que loin des partis politiques et des sectes en tous genres
aux convictions fraîchement écloses de la dernière pluie
en lectrice fidèle de Thoreau
je milite pour un mode de vie fondé sur la qualité et non la quantité. Qui le sait ici? Personne.
Oui, la Vie est notre Enseigneuse
et ce qui m'a frappé chez Maxou est que ce qui se construit chez lui se fait par opposition, chocs, lutte, contacts parfois vifs d'où jaillit toujours... la vie.

Heidegger est difficile à lire, il est cependant un ouvrage de lui que j'adore " L'acheminement vers la parole" entre autres un entretien avec un japonais au cours duquel, chacun, enferré dans sa langue, peine à définir ce qui, à travers elles, peut les rapprocher de cette idée: s'acheminer vers la parole. Au-delà de la philosophie, c'est une formidable leçon d'écoute:

" Heid.- Ce qui demeure dans une pensée, c'est le chemin. Et les chemins de pensée abritent en eux cette ressource secrète: nous pouvons aller sur eux en marchant en avant aussi bien qu'en arrière. Mieux encore: le cheminement qui recule, seul, mène de l'avant.

Jap.( son nom n'est pas mentionné, dommage car son humilité toute orientale devant le maître si souvent péremptoire - quoique convaincant -est très rafraîchissante...)
- De l'avant dites vous? Mais non au sens de progrès. c'est plutôt... comment dire... j'ai peine à trouver le mot adéquat...
(...)

Heid. -Vouloir savoir, la rage d'avoir des explications ne nous mènent jamais à un questionnement qui pense. Vouloir savoir est toujours déjà la prétention masquée d'une conscience de soi-même qui se réclame d'une raison inventée par soi et de la rationalité de cette raison. Vouloir savoir ne veut précisément pas attendre devant ce qui est digne de pensée.


Tout l'ouvrage est de cette altitude.

Merci Luc ( j'ai écrit en + gros pour yeux fatigués)




réponse de : Russalka (site web) le: 18/11/2008 10:45:35
Que c'est mignon tout ça ! Mais il est de plus en plus adorable ce Maxou ! (Ça ne m'étonne pas d'ailleurs...) Et en ce qui concerne Heidegger, hélas, je préfère de loin ce petit bonhomme qui, s'il apprend à "penser" (et il est certain qu'en effet la pensée procède de même), du moins le fait-il EN JOUANT !
Aussi j'exprimerais la chose différemment (quoique évidemment tout, dans cette vie, est apprentissage) : Maxou joue, et en jouant, il développe ce qui va devenir sa pensée. De même que tendre les bras vers notre mère lorsque nous sommes petits jette les bases de notre future aspiration à nous dépasser vers un idéal, voire une religion, de même tout ce qui se développera en nous au fil de notre vie aura ses racines dans la manière dont nous aurons appréhendé notre entourage immédiat dans les premiers instant de notre existence...
commentaire n° : 2 posté par : Valentine (site web) le: 17/11/2008 21:20:56
Oh oui, il est mignon et commence à se lacher pour marcher ce petit d'homme!
qu'il me tarde de le voir, c'est régénérant un bébé qui grandit.

pour ce qui est de Heidegger, je comprends ton clin d'oeil (sourire)
c'est un philosophe un peu hard parfois mais toujours hardi
et l'un des premiers aussi à dénoncer la perte de l'Être dans nos sociétés industrielles
alors c'est vrai que son passé durant la seconde guerre mondiale... mais. Immense bonhomme. Que nos politiques feraient bien de relire...

Tu as raison de le souligner, les enfants apprennent en jouant et leur travail c'est le jeu.
Je crois que c'est Leopardi qui soulignait déjà à son époque que l'on serait bien en peine de trouver un adulte acceptant de redevenir enfant pour supporter ce que les enfants endurent lorsqu'on leur fait quitter cette sphère de l'apprentissage par le jeu pour celle plus lugubre et sans rires de l'école...
oui, les premiers instants sont déterminants.. j'en sais quelque chose ;o)
Merci Valentine;
réponse de : Russalka (site web) le: 18/11/2008 10:52:29
Passionnant
commentaire n° : 3 posté par : Marlou (site web) le: 17/11/2008 21:28:09
Merci Marlou, ce sont juste des petits bonds d'un lieu à l'autre (sourire)
réponse de : Russalka (site web) le: 18/11/2008 10:55:27

Une nostalgie maternelle s'empare de moi à la lecture de ton observation de l'enfant en plein apprentissage. Comme toi, je restais admirative de la manière dont mes jumeaux acquéraient les premiers gestes en exerçant leur intelligence individuelle.

C'est effectivement un émerveillement plein d'enseignements.

Nous nous enseignons mutuellement. Qu'il s'agisse d'une relation parents-enfants ou enseignant-élève.

C'est une oeuvre de grande patience que cette "bibliothèque des livres sans mots" ! On pourrait presque dire qu'elle laisse sans voix mais j'ame à penser que chaque visiteur qui s'arrête devant celle-ci y projete probablement l'écho de ses pensées intérieures et l'évocation de livres marquants, y laissant leur signet invisible.

commentaire n° : 4 posté par : Marianne (site web) le: 17/11/2008 21:34:38
Alors voici encore entre nous deux une passion commune.
Le temps que j'ai passé à jouer avec eux, les regarder, m'émerveiller de leur babil
de leurs questions
et comme je regrette de n'avoir pas noté au jour le jour ces progrès parfois fulgurants.
...
la bibliothèque est superbe. Je suis restée scotchée devant elle.
Il faut vraiment s'approcher tout près et toucher les livres pour se rendre compte que ce sont des pièces de bois tant leur couleur imite bien ces vieux papiers kraft dont on protégeait autrefois les livres.
oui, tu as raison et le dis très joliment, chacun peut ainsi poser dans les livres repérés sur els étagères un écho de ses pensées
merci du commentaire qui nourrit, Marianne;
réponse de : Russalka (site web) le: 18/11/2008 10:59:25
pas moyen de trouver votre mail sur le site alors /

si vs le coeur vous en dit ...
vous pouvez lire ce manuscrit en ligne :

www.leoscheer.com/spip.php?page=manuscrit-nourit-masson-sekine-poeme-a-di


bien à vs
nourit MS
commentaire n° : 5 posté par : Nourit masson sékiné (site web) le: 17/11/2008 23:24:25
C'est vrai que sur mon précédent blog, le fait d'avoir mis mon adresse en lien direct m'avait valu parfois du spamm, mais je vous la donne ( sinon on peut me joindre en cliquant sur contact en bas de la page)
vilamar@free.fr
J'ai beaucoup beaucoup aimé ce que j'ai pu lire ce matin de votre livre
hélas depuis le site est inaccessible mais j'y reviendrai
il se dégage une grande sensualité et spiritualité de vos poèmes
merci du lien
réponse de : Russalka (site web) le: 18/11/2008 11:16:52
Ce proberbevest extraordinaire, quoi dire de plus face à cette vérité.
commentaire n° : 6 posté par : lutin (site web) le: 18/11/2008 08:54:17
Rien. Souvent je me dis que je vais prendre mon courage à deux mains, un micro et aller enregistrer des témoignages de vieilles personnes
et puis la vie passe et le temps
mais je dois le faire
car ils nous parlent d'un temps...
Merci Lutin
réponse de : Russalka (site web) le: 18/11/2008 11:18:09
C'est vrai que les personnes agées ont tant à nous apprendre pour qu'à notre tour puissions tranmettre aux enfants comme Maxou ( sourires) on doit aussi laisser leur curiosté libre tout en étant près d'eux en cas de danger. Bises Viviane
commentaire n° : 7 posté par : aimela (site web) le: 18/11/2008 11:53:31
Nos deux filles ont toutes deux, dans le cadre de ces stages obligatoires au lycée ( et collège peut-être? me souviens plus) passé quinze jours dans une maison de retraîte. Elles en sont revenues nourries de rencontres très riches, avec des humains qui souvent avaient bien souffert, et surtout de ce temps qui leur était raconté qu'elles ne voyaient que dans des films.

oui, le lien entre les grands parents et les petits enfants est primordial
nous les aimons si différemment
tellement plus librement (sourire)
Bisous Martine
réponse de : Russalka (site web) le: 18/11/2008 18:50:32
C'est étrange comme nos chemins suivent des traces similaires
ce que tu cites là est un délice
Hier j'ai feuilleté plusieurs ouvrages de pédagogie
il y a des passages qui parle de la perception et de l'intuition comme base des apprentissages
que je t'enverrai dès que possible
et qui font échos
amis de façon moins fulgurante
aux propos que tu donnes et cites.

Merci de ce retour de commentaire
qui donne et partage expérience, espérance et intuition commentaire n° : 8 posté par : Luc (site web) le: 18/11/2008 13:19:09

Cinquième tentative, à chaque tentative de modification, ma réponse à ton comm disparait, je renonce


voir forum



Merci Luc de ce partage. Je lirai cela avec infiniment de plaisir.
Parfois on croit que les chemins s'éloignent et...
...

De ma très mince et douloureuse expérience des mathématiques
je n'ai retenu que l'empêchement à contempler aussi longtemps que nécessaire les figures de géométrie et le langage de l'algèbre. Je n'avais que huit ans à l'entrée en 6ème. Je n'étais pas mûre pour aborder les concepts mathématiques.

On nous demandait d' apprendre sur le bout des doigts des théories éternelles, au sens parfaitement impénétrable pour moi, puis les appliquer vite vite à des situations à chaque fois singulières dont je ne voyais pas l'utilité pratique. " Il suffit d'appliquer votre leçon ! " Certes... mais encore?

Je ne comprenais pas ce que signifiait le mot " Appliquer ". D'où des erreurs et des conflits sans fin car pour moi appliquer, cela signifiait comme en tapisserie " faire coller sans dépasser."
Pour faire plaisir à tout le monde et pour que le problème posé entre dans le cadre étroit de la règle générale et de l'injonction, j'allais jusqu'à me rendre volontairement aveugle à ce que je savais pourtant voir, "rognais " sur la figure une partie de ce que j'y avais lu en première instance (sourire). Je créais de l'erreur où il n'y avait que... différences.

J'avais l'intuition de la réponse ( et tu sais bien qu'un enfant voit avant même de s'expliquer) , mais ignorais le chemin pour y parvenir avec les outils trop rigides qu'on m'avait fournis.
On ne m'avait pas expliqué que les mathématiques supposent à la fois des lois quasi mécaniques et un imaginaire fécond et la joie de jouer avec. De sortir du cercle du connu pour dépasser cette intuition " passive " et rentrer dans l'intuition créatrice.
On ne m'avait pas expliqué que les maths, cela ressemble à la musique ou à la poésie...

Il aurait peut-être fallu que je pratique longuement, méthodiquement, des exercices type et sans malice, des sortes de gammes ou de rimes obligées, formulées au plus près de chaque théorème concerné, pour prendre confiance, aller à la rencontre des chemins de traverse.
On me plongeait d'emblée dans l'exception qui confirmait tous mes dérèglements (sourire)


...

Maxou a pratiqué longuement son premier puzzle. Un jour ce jeu dans sa singularité " typique" lui permettra de comprendre " le puzzle en général." Et de résoudre tous ses puzzles (sourire)
J'espère pour lui une école qui respectera ses essais-erreurs, son intuition, sa faim de découvertes
et qui sait
quand j'en aurai fini avec ces cahiers de Maths au collège que je travaille humblement toute seule, en un chemin qui recule, afin d'évacuer ma panique devant les maths
la souffrance immense qui leur est attachée,
cette mauvaise image de mon intelligence qui fut ( aussi par ma famille) liée à ce seul et unique échec dans ma scolarité
et dont je sens que ( je sais que...) si je les dépasse, un immense malheur sera réparé dans mon affectivité
qui sait
je pourrai peut-être l'aider?
Et si je ne peux pas, c'est lui qui m'expliquera ;o))

...




réponse de : Russalka (site web)

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