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Musique de la semaine

Arundo Donax

31 juillet 2009 5 31 /07 /juillet /2009 07:23


            A Jean-Pierre




Elles s’étaient posées sur le sol du désert, juste à l’endroit où il avait disparu du regard de son ami dessinateur de moutons…
Majestueuses et grises, les ailes ourlées de noir, elles remontaient vers le Nord.

Il s’approcha d’elles.

- Vous n’êtes pas des moutons.

- Non, nous sommes des Bernaches et nous repartons vers le Pays du froid où le printemps arrive, pour y poser nos ventres et leur précieux fardeau.

- Dessinez-moi le pays du froid.

- Nous ne savons pas dessiner dirent-elles, puis affolées par cette question, elles s’en allèrent en tous sens en cancanant leur émoi.
Leur chef, une belle oie plus grosse et plus âgée que les autres s’approcha alors de lui.

- Qui es-tu? Tu comprends le langage des oiseaux… C’est chose rare chez les hommes, sais-tu?

-Je ne suis pas un homme, je suis le Petit Prince et je voudrais rentrer chez moi..

- Si nous pouvons t’aider, petit Prince, nous le ferons sans difficulté. Où habites-tu?

- Loin… Au-delà des étoiles, sur la planète M 31…

- Ah… Je dois consulter mon conseil car aux bernaches rien d’impossible, même les voyages intergalactiques, mais je ne puis prendre de décision ainsi, tu comprends?

- Oui... Un instant... J’ai rencontré durant tout mon voyage des êtres si seuls que je suis étonné d’entendre ce mot… Cela veut dire quoi, se consulter ?

- Cela veut dire discuter, avant de prendre une décision…

- C’est beau, dit le petit Prince émerveillé de cette nouvelle, fraîche comme une rose.

Il les regardait. Elles s’étaient éloignées, probablement pour qu’il n’entende pas le verdict. Voilà des êtres infiniment délicats, se dit le petit Prince… Leur cercle était mouvant, une oie en quittait parfois la perfection géométrique pour réfléchir à l’écart. Elles finirent par se rassembler puis leur chef s’avança alors vers lui.

- Voilà, Petit Prince, nous allons nous séparer en deux groupes. Les femelles doivent à tout prix rentrer au Pays du froid pour poser le fardeau de leur ventre, mais elles seront accompagnées par les plus jeunes des mâles. Nous allons te ramener sur ta planète, nous serons sept à nous relayer car le voyage sera long. Mais n’aie crainte, nous avons déjà exploré l’espace, sans que quiconque le sache et j’ai déjà en tête le plan de vol. Es-tu prêt à quitter cette planète-ci ?

Le petit Prince pensa avec mélancolie à son ami. A la douceur de leurs échanges, à ses dessins et au boa.
Il regarda le sable, puis se penchant en prit une poignée qu’il logea en souvenir dans sa poche.
Une larme eut envie de couler le long de sa joue mais s’arrêta pudique au bord des cils pour ne pas faire peur à ses lèvres.

-Je suis prêt.

- Bien. Monte sur mon dos, Petit Prince et accroche-toi très fort à mon col, nous allons nous envoler en direction de ta planète. Couvre bien ton cou de ton écharpe, nous ferons escale sur une planète au milieu du chemin.

- Il y avait une autre planète entre la mienne et celle-ci ? Je ne l’ai pas vue !

- Ah… c’est une planète très mystérieuse. Qui change sans cesse de place car elle a un peu honte de son histoire. Accroche-toi, Petit Prince.

L’oie cendrée courut, courut, puis battant de ses ailes puissantes laissa derrière elle le désert et ses silices à peine rincés des eaux de la nuit. Le petit Prince entendait le doux froufrou des rémiges savantes froissant l’air pur. Il sentait contre sa peau battre le cœur chaud de la bête toute tendue vers l’avenir aux étoiles scintillantes. Elle monta, presque à la verticale, entraînant derrière elle dans un magnifique V ses six compagnons de voyage dont les cœurs et les ailes battaient au même rythme que le sien.

Il se pencha en arrière pour admirer une dernière fois cette boule un peu cabossée, mélange de bleu, de vert et d’ocres où il avait fait la rencontre la plus douce de sa vie de Petit Prince et dont il remportait un souvenir de sable et deux animaux qui vivraient sur sa petite planète .

Le froid de la nuit spatiale gagnait petit à petit ses bras, ses jambes.

- Dors, tu ne sentiras pas le temps passer, nous t’avertirons lorsque nous serons en vue de la Planète Grise...

Rassuré par la voix tranquille de l’oiseau qui filait droit devant lui, d’un vol aussi calme que les dernières bulles d’écume venant s’échouer sur une plage, il laissa son visage reposer contre le cou tiède et ferma les yeux.


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C’est à peine s’il sentit un bec pincer légèrement le haut de son bras. L’oiseau qui l’avait réveillé avec tant de précautions freina légèrement pour retrouver sa place dans l’escadrille.
Il lui fallut quelques minutes pour se remémorer son très proche.. ou très lointain passé. Depuis combien de temps voyageaient-ils ainsi dans la nuit la plus totale ? .
- Nous sommes en vue de la huitième planète, Petit Prince, regarde bien autour de toi et emplis tes yeux car il y a ici des mondes que tu ne verras nulle part ailleurs.

Le ciel était mordoré, mais curieusement les taches de couleurs semblaient collées à une trame dont on percevait par endroits  les fils, comme sur un vieux tableau dont les écailles de peinture et de vernis se seraient enfuies avec le temps. Le haut du ciel s’enroulait sur lui-même, ourlet pulpeux et sec à la fois dont le bord extrême laissait par fulgurance apparaître un inquiétant tranchant d’acier.
Se penchant par-dessus le col de l’oiseau  il aperçut enfin leur escale.
Elle lui rappelait quelque chose du désert. Le  mouton !! Elle était floconneuse et grise comme ces moutons de montagne avant qu’on ne leur rende la délicatesse rase des débuts de l’été.

- Où sont les pattes de cette planète ? demanda le Petit Prince,

- Cette planète les cache soigneusement, mais tu as bien vu , Petit Prince, elle a des pattes. Toutes noires, repliées sous son ventre et qui lui permettent de se sauver bien plus vite que toutes les planètes ordinaires qui roulent dans l’espace et finissent par s’épuiser dans leur course, pour peu qu’elles rencontrent une côte un peu raide.

- Donc cette planète est un mouton, un immense mouton ? Elle doit être toute douce.

- Détrompe-toi Petit Prince, cette planète est mensongère. Elle se déguise car elle a bien des choses à cacher. Son histoire n’est pas des plus brillantes. Elle se déguise en ce qui dans l’imagination des oiseaux ou des Petits Princes est ce qui est le plus doux. Elle se déguise en mouton..
Nous allons entrer dans cette apparence de nuages.

- Qu’est-ce qu’une apparence ?

- C’est ce qui ment…

- Qu’est-ce que mentir ?

- Petit Prince, aurais-tu oublié ce que te racontait ta rose ? Elle qui te disait avoir mieux vécu en d’autres mondes où elle n’était encore que graine ?

- Il ne faut pas me rappeler des choses aussi tristes. Ma rose était pudique sous des dehors très fiers. Elle se prenait pour une dompteuse de  fauves. Mais c’était pour me donner l’impression qu’elle était forte. En réalité, c’était de l’élégance.

En prononçant ces mots, le Petit Prince se laissa aller à pleurer d’attendrissement. Elle était si belle et si féminine dans ses tentatives maladroites de le faire se sentir coupable. Sa compagnie, dans sa mouvance constante,  était vraie.

- Ta  rose  t’offrait sans doute des apparences si contradictoires et changeantes que tu avais fini par y trouver du charme. Et puis il y a des mensonges sans conséquences parfois, quoique je ne te les conseille pas.

- Même ceux-là ?

- Même ceux là. On ne sait les conséquences d’un mensonge que très très  longtemps après qu’il ait été proféré, tu sais. Un mensonge, même le plus léger, c’est un peu comme un flocon de neige qui dévalerait la pente abrupte d’une montagne. Il ramasse avec lui toutes sortes de souvenirs, de brisures, de fêlures et finit par faire une avalanche qui détruit tout sur son passage.

- Il n’y a pas de mensonges heureux alors ?

- Non. Surtout,  il y a des mensonges très lourds de retentissements. Ce fut le cas de cette planète .

- Tu tournes en rond, Oiseau..

- Oui, parce que je vais me poser et cherche le couloir le moins dangereux.

- Cette planète est dangereuse ? Tu ne me l’avais pas dit.

- Cette planète ne veut pas que quiconque puisse connaître sa véritable histoire. Donc elle se cache et .. tu vas voir. Quand je raserai sa pelisse de nuages, approche prudemment un doigt. Mais surtout, à partir de maintenant, fais silence.

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L’oiseau cherchait une ouverture dans le molleton serré des nuées. Ses six compagnons s’étaient rangés derrière lui en file indienne, respirant par petites goulées en faisant le moins de bruit possible. En collant l’oreille tout contre le cou de l’oiseau, le Petit Prince sentit le coeur de son ami ralentir progressivement. Il se pencha un peu et lui murmura

-Tu  ne vas pas mourir au moins ?

L’oiseau approcha le plus près possible son bec de son visage et répondit :

-Non. J’adapte mon cœur aux fréquences propres de cette planète. Elle sent ce qui bat à un rythme différent du sien. C’est ce qui l’a perdu,  Son intransigeance vis à vis de tout ce qui bat différemment.

-Mais mon cœur va nous perdre !!!

-Ton cœur bat au rythme du mien, ton cœur est pur, Petit Prince. Ne t’inquiète pas. Et, maintenant effleure le nuage et regarde bien.

Le Petit Prince, de la pointe de l’index toucha le velouté moussu, tiède  et gris qui se trouvait à quelques dizaines de centimètres de leur vol. Le nuage se rétracta alors et se transforma sur une aire circulaire en une matière dure,  froide et hérissée de piquants.

- C’est le bouclier défensif. Accroche-toi. Nous descendons.


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Au fur et à mesure de leur descente, le couloir de brume et glacis hérissé s’élargissait, laissant entrevoir au sol une piste de terre rouge à l’extrémité de laquelle s’étirait un ovale brillant.
Les oies se posèrent en douceur sur cette aire légèrement bombée, coururent sur quelques mètres en battant des ailes puis se regroupèrent autour de leur chef.
- Comme c’est étrange dit le Petit Prince, on dirait un œil géant !!

- C’est un œil, l’un de milliers d’yeux de cette planète mais celui-ci est aveugle. Il lui reste quelques souvenirs de l’art de la vision, mais pas suffisamment pour nous dénoncer à leur chef.

- Cette planète abrite donc de la vie ?
- Si on veut, petit Prince, si on veut.

Ils s’engagèrent sur le sentier qui se mit en route sous leurs pieds. Le démarrage de ce curieux chemin étonna le petit Prince mais il commençait à comprendre que, sur cette planète, il valait mieux attendre que le chef des oies le renseigne.
De chaque côté de ce tapis roulant de pierres amarante, s’élevaient deux murs gélatineux remontant jusqu’au ciel,  dont la crête était ni plus ni moins cette écume qui servait de déguisement à la planète grise.
Sur la pâte défilait avec eux un paysage parfois désolé, parfois bucolique, nu de  perspective.

- Passe ta main au travers de cette pâte, tu n’as rien à craindre.

Le petit Prince franchit la matière gluante et sentit au-dehors une chaleurs sèche, presque coupante, lui mordre les doigts.

- Passe aussi la tête, et regarde bien, n’aie pas peur.

Il sentit glisser sur sa peau cette matière visqueuse et eut le souffle coupé.
A perte de vue s’élançaient vers le ciel des immeubles dont les murs semblaient avoir été fabriqués avec du métal écrasé, d’où jaillissaient encore des plaintes . On devinait à l’horizon d’autres murailles gélatineuses remontant elles aussi au ciel et qui signalaient une autre route et un autre œil.

- Je ne peux pas voir cela. Ce sont des villes remplies de fantômes

- Oui, Petit Prince. Remplies de fantômes. Ces villes ont été fabriquées par le Maître .

- Mais pourquoi tant de tristesse ? Je ne sens que tristesse..

- Au départ, cette planète  était plutôt accueillante, nous venions régulièrement y faire halte. C’est avec quelques-uns des nôtres que tu as quitté ta petite planète à toi.
Mais très vite, les habitants n’en firent qu’à leur tête. Certains voulaient planter des baobabs.

- Je comprends que cela n’ait pas plu au Maître, j’ai moi-même de gros problèmes avec les baobabs qui sont des plantes très destructrices!

- En l’occurrence, la planète ne risquait rien, d’autres voulaient planter des roses. La tienne était en graine, ici. Vois-tu ? A cet endroit précisément où ne demeurent que les épines de fils de fer. Tu pourras lui raconter quand tu la retrouveras, que tu as vu sa terre natale.

- Pourvu qu’elle ne soit pas morte en mon absence...
Et le Petit Prince se mit à pleurer.

- Non, garde l’espoir. D’autres voulaient planter des scabieuses, ces jolies fleurs sauvages que personne ne remarque, mais le Maître trouvait ces plantes trop désordonnées pour ses goûts.

- Ce doit être un homme infréquentable..

- Complètement antipathique et pourtant, nous sommes , nous les oies bernaches, très respectueuses de tout et de chacun. Il interdit donc de planter quoique ce soit qui vive et même d’élever des animaux. Alors les habitants se ruèrent sur les seules choses qui leur étaient offertes : des objets.

- Quels objets ?

- Des objets de métal et d’autres matières inconnues des oies, qui ne sonnent ni comme la peau d’un tambour ni comme celles que l’on peut pétrir avec amour, des objets à la vie intermittente qui servent à se parler alors qu’on se trouve tout près de celui à qui on veut parler, des objets roulants qui permettent d’aller d’une maison à la maison voisine.

-Mais on peut aller à pied d’une maison à la maison voisine. Ou même plus loin, je faisais le tour de ma planète à pied chaque jour pour arracher les pousses de baobab.

- Et tu as raison, car lorsque l’on prend le temps de se déplacer avec lenteur comme seuls savent le faire les pieds, , le paysage est infiniment plus beau que si on le déchire avec de la vitesse.Le problème est que les objets eux-mêmes finirent par se révolter car pour les nourrir, on les empoisonnait avec des produits dont je ne sais plus le nom mais qui appauvrissaient la planète .

- Quelle triste histoire. Il ne faut pas vider les planètes, au contraire, il faut les arroser et leur donner de l’ engrais, comme aux roses.

- Même les voitures se révoltèrent. Elles se mirent à se jeter sur leurs propriétaires sans crier gare..

 -Mais, dis-moi,  pourquoi ces murs crient-ils et gémissent-ils ?

- Il est arrivé un jour un grand malheur.
Las de ne pouvoir juguler les révoltes qui montaient dans son royaume, le Maître a utilisé de grandes machines qui lui étaient toutes dévouées et a transformé les voitures en cubes avec lesquels il a construit ces  immeubles que tu as vu, pour se cacher à lui même le désert qui grandissait. Hélas... A l’intérieur des voitures se trouvaient des passagers, souvent. Ce sont leurs souvenirs que tu entends crier.

- C’est horrible. Comment peut-on faire des choses pareilles ? Je veux retourner sur ma planète !

- Un moment, Petit Prince, nous devons rencontrer ce qui reste du Maître et lui demander l’autorisation de manger un peu ce qui reste de verdure. Après seulement, nous repartirons.


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Le tapis pierreux qui se déroulait sous leurs pas s’incurva soudain vers le bas. Sur ses banquettes gélatineuses les  paysages avaient laissé place à une  nuit violacée. La petite troupe s’enfonçait dans une combe dont les bords adipeux étaient par instants traversés d’éclairs, veines blanchâtres qui s’enracineraient dans le sol.

-Nous entrons dans Son Regard.

-Quelle affaire étrange, dit le Petit Prince. Entrer dans le regard de quelqu’un…

-Le monde entier entre dans notre regard. Pourquoi à notre tour ne rentrerions -nous pas dans un regard ?

-Mais celui vers qui nous allons ne voit pas avec son cœur..Ce regard n’est pas vivant, ce regard ne bat pas, ce regard est figé.

-Celui  vers qui nous allons Petit Prince, est enfermé dans ses certitudes et son absence de remords. Peut-être ton cœur pur est-il sa dernière chance ?

-Alors c’est lui qui avec ses yeux fabrique ce sentier et ces parois et ces images ?

-Oui. C’est la seule solution qu’il ait trouvée pour s’exiler du passé. Le réinventer. Malheureusement, il ne peut l’étendre à toute la surface de la planète, et il est obligé de surveiller en permanence que personne ne vienne démolir ses patientes constructions…

Une éclaircie se dessina. La voûte  au-dessus d’eux semblait appartenir à un tout autre monde que celui qu’ils  venaient  de quitter. Elle était d’un parme apaisant,  à peine étoilé. Tout autour  poussaient des arbres aux fûts ridés, aux branches à la fois souples et puissantes mais immobiles. Le vent n’existait pas en ce lieu.. Certaines cimes crevaient ce ciel pour se perdre au- dehors et y respirer sans doute.
Les troncs, dans leur transparence, laissaient percevoir des échos du lointain et c’est ainsi qu’ils virent passer une petite fille de rouge vêtue suivie de ce qui ressemblait à un gros chien noir .

- Il y a un autre enfant sur cette planète !!Je voudrais le rencontrer.

- Non, Petit Prince, c’est impossible et même dangereux. Cette enfant est une tentation que te lance le Maître. C’est le petit Chaperon Rouge. Si tu t’en approches, il fera prendre ta vie par le Loup pour nourrir Sa chair.


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Ils marchaient maintenant sur une herbe grasse d’un vert sinople emperlé de rosée.
Dans un coin plus sombre, un étang. Et un peu en retrait,  comme plongeant les griffes de sa peau dans ce qui ressemblait davantage à un miroir glacé qu’à de l’eau, un être dont le regard immense et fluorescent laissait couler en étoile des rampes de lumière qui s’enfuyaient comme des belettes effarouchées en toutes directions ;

- Bonjour Maître de la Planète Grise. Nous venons te demander l’autorisation de boire un peu d’eau et manger un peu de ton herbe avant de repartir. Nous sommes ici en escale et tairons ce que nous avons vu.

- Je ne te vois pas très bien, Chef des oies Bernaches, mais tu me sembles de plus en plus malin. Car je perçois une autre présence, que tu as réussi à me cacher sur le sentier qui vous a conduit jusqu’à moi.

-C’est l’habitant de la planète ...

-Peu importe le nom de ma planète. Je suis le Petit Prince !

L’être blêmit.

- Une vieille légende raconte qu’un jour le Maître de cette planète doit rencontrer un Petit Prince. Mon heure serait donc venue ?

- Je ne savais pas que les heures venaient, non, je ne vois pas votre heure, peut-être est elle en retard ?

- Mon heure viendra pour me faire mourir... d’une certaine manière.

- Les heures ne peuvent pas être aussi cruelles, dit le Petit Prince. Les heures ne peuvent pas savoir ce qu’elles font. Elles sont un peu comme les puits dans le désert qui ignorent le désert et qui ne se savent pas puits..

- Oui, oui…c’est bien de toi qu’il s’agit. Ce sont ces mots - là qui étaient gravés dans les livres.
Vous pouvez boire, tous, et ensuite je me remettrai entre vos mains .

- Nous ne pourrons pas tenir entre mes seules mains cette créature et toute cette lumière, chuchota le Petit Prince, outre le fait que vous avez des ailes. Ce maître est une bien étrange personne. Je ne comprends pas son langage. Et puis, il dit que son heure va le faire mourir... d’une certaine manière.
Il y a donc plusieurs manières de mourir ?

-Tu le sais mieux que moi, Petit Prince, on peut mourir de peur, d’ennui, de tristesse, de soif.

- C’est vrai. J’avais oublié ma Rose…

- Viens nous allons boire.

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Ils s’approchèrent de l’étang.  L’eau en était solide. Mais sitôt qu’un bec ou un doigt la touchait, surgissait une fontaine fraîche qui avant de se diriger vers la gorge assoiffée reculait légèrement comme pour faire connaissance avec cette vie qui allait l’engloutir.

- Elle nous fait confiance. Tu peux la boire.

- D’habitude, c’est celui qui boit qui ne doit pas toujours faire confiance à l’eau. Ici c’est le contraire. Quelle étrange planète !!

- Tu sais, Petit Prince, l’eau, et la Vie en général, ont leur géographie propres. On peut tout en attendre, y compris le plus improbable…Il n’y a pas de Terre promise aux préjugés…

 Quand ils eurent étanché leur soif, les oies et le Petit Prince se retournèrent vers le Maître. Les mains crispées sur les repose-bras de son fauteuil, le teint livide, il semblait attendre un verdict.

Le Petit Prince se disait qu’il ressemblait très exactement à l’idée qu’il se faisait des grandes personnes lorsqu’elles se sentent prises en faute .

Par curiosité il s’approcha de l’homme, passa lentement la main au travers des ondes lumineuses qui s’échappaient de son regard  et la laissa ainsi suspendue.

L’interruption du flux de lumière rendit toute sa brutale réalité à la désolation cachée de la planète grise.

- Comptes-tu prendre ma vie ?

- Je n’ai pas l’intention de prendre ta vie, je me disais simplement que ce doit être beaucoup de fatigue que de créer ainsi un monde que personne ne voit ou n’habite.

Les oies s’étaient rapprochées, certaines d’entre elles occupées à fouiller du bec le sol à la recherche de quelque improbable pitance.

-Je vis, c’est bien le principal  !!

-D’autres êtres pourraient vivre sur cette planète, ne te sens-tu pas trop seul ?

-Qui vit encore ici, demanda le Maître, le regard s’échappant dans les coins.

-J’ai entendu des voix dans les cités de fer, peut-être… peut-être y a-t-il encore des êtres vivants ?

-Tu es bien celui que nous annonçaient les textes. Il y a  dans le désert des tribus.

-Des tribus ? dit le chef des Oies..
Les habitants de la planète haute technologie en seraient revenu à leur simplicité native et au bon sens !! Des tribus.

-Oui, des tribus. Elles vivent comme il y a des millénaires, comme on le disait dans les vidéoencyclopédies.

- Peut-être seraient elles heureuses de voir un peu au-delà de ces murs que tu contiens de ton regard demanda le Petit Prince .
Peut-être veulent elles enfin connaître la vraie couleur du ciel, le rythme des saisons, savoir ce qu’est un mouton ou un boa ?

-Ou une oie, dit une des oies.

Le vieil homme s’effondra alors en larmes.Les lumières qui jaillissaient de ses yeux et se heurtaient aux doigts du Petit Prince s’éteignirent, laissant place à l’émouvante couleur parme d’un jour qui se levait. Derrière la forêt transparente se devinaient des mouvements encore saccadés et timides, mais qui faisaient ronfler sourdement le sol.

-J’ai peur, dit le Maître.

-Je leur dirai que tu es mon Ami, on ne peut faire mal à un enfant.

-Oui, mais ils ont peut être faim dirent les Oies dans un bel ensemble ;

Rampant presque, des hordes d’hommes et de femmes se rapprochaient lentement.Leurs yeux étaient emplis d’une fatigue sombre et leurs mains étaient aussi nues que leur corps.

-Il faut les autoriser à boire, dit le Petit Prince. Quand on offre à boire à quelqu’un on communique par la pensée mieux que par les mots . Et il a moins peur, parce qu’il comprend.

Cela fut fait, d’un geste le Maître autorisa les êtres à se rapprocher de la source , ils le firent avec l’humilité de ceux qui ont eu si soif que la moindre goutte d’eau est un miracle.

-Que vais-je faire de tous ces gens ?

-Tu n’as pas à faire, dit le Petit Prince, tu dois Etre à leurs côtés, les aider à raconter leur histoire, et un jour sans doute te demanderont-ils de leur raconter la tienne ..

-Je ne dispose de rien pour écrire !

Le chef des oies arracha alors une plume de sa queue et l’offrit au vieil homme.

-Où trouverai-je de l’encre et du papier ?

-Tu savais fabriquer des paysages, ce ne sera guère plus difficile d’inventer le support où les coucher. Et maintenant il me faut retourner dans ma planète, je dois arroser ma rose et trouver une place à mon mouton.

Les oies se préparaient au départ quand l’une d’elles, l’air contrit, dit à mi voix :

- Nous avons un peu menti... ma compagne...

-Je savais que tu avais menti. Ta compagne est près de déposer le trésor de son ventre Vous allez devoir rester ici. Et garder la vie qui s'annonce encore en son enfance sur cette planète. On vous respectera. Vous n'aurez rien à craindre.

Le petit Prince monta sur son ami, embrassa le col si doux et tiède et lui murmura :

- Ne leur gâche pas leur voyage de noces.

-Tu as raison, Petit Prince, envolons nous sans tarder, il y a encore du chemin.

L’escadrille pointa vers la nuit une seconde fois. Penché vers la planète grise, le Petit Prince se disait qu’il avait hâte maintenant de retrouver sa rose. Et tant d’histoires à lui raconter.






 
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publié par Viviane Lamarlère - dans La planète grise
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