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Musique de la semaine

Arundo Donax

2 mars 2010 2 02 /03 /mars /2010 10:38







Il y a des souvenirs comme ça qui vous agrippent la mémoire .
Odeur de pisse froide sur le carreau d’une gare. Relents immédiatement reconnaissables, repoussant et familiers, mais dont l’absence signerait une distorsion du réel.
Je le revois encore. J’avais treize ans. Mai 68.
Il s’était choisi un de ces coudes généreux entre deux couloirs du métro, là où la réverbération sonore était la plus avantageuse. Ni trop mate, ni trop clinquante. Assis sur une chaise pliante, prêt à décamper à l’apparition des vigiles qui patrouillaient incessamment dans tous les coins possibles de la capitale, il jouait.
Les yeux tournés vers l’intérieur, lumière noire avalant le mouvement du monde. L’étui posé au sol, fermé. Il n’était pas là pour faire la manche. Juste pour jouer.
Malgré le défilé indifférent et pressé des parisiens résignés à se faire bouffer par la prochaine rame de métro.
Je ne dirais pas qu’il était beau. Ses cheveux coupés court sur la nuque crevaient le blanc hygiénique des parois de ce couloir. Ses mains étaient d’une finesse qui confinait à la transparence, la dernière phalange légèrement spatulée se posait avec une précision si respectueuse sur la touche de son violoncelle que l’on restait subjugué de l’absence de grésillement ou de chuintement qui si souvent parasite les attaques sur les instruments à cordes.

Tout puait autour de lui. Etrons de taille et de couleurs diverses, posés ça et là encore frais de la nuit, restes de digestion alcoolique à peine moulinés par l’estomac baignant dans leur mare rosée aux îlots jaunes et verts acidulés. Surtout, entêtante et musquée, une odeur de pisse froide qui semblait grimper puis descendre de tous les escaliers et tous les angles de cette taupinière de béton.

Tout puait, mais l’aura de sa personne rejetait à la ronde les relents nauséabonds, comme s’il était entouré d’un bouclier protecteur qui aurait englobé ses rares auditeurs de passage.
Les volutes de la suite n° 1 pour violoncelle de Bach rebondissaient d’un couloir à l’autre, se glissaient le long des tubes, happées quelques instants par le grondement ponctuel et presque étonné des machines. Il en reprenait sans se lasser le prélude comme on se drogue. Et je l’écoutais comme on se drogue, laissant passer une dizaine de correspondances pour Montreuil. Quand il eut terminé, je n’osais applaudir, encore moins poser le mépris d’une pièce sur cet étui esquinté de tant et tant de voyages. On n’achète pas la beauté, on ne la mesure pas d’un claquement de mains.
Il releva la tête, blanc comme quelqu’un dont le sang aurait coulé à travers chaque note.
Qui dira ce qui se dit entre deux regards qui ne font que se croiser et ne se reverront jamais ? Qui dira la ferveur de l’instant arraché au hasard ?

Depuis, lorsque je prends le train, cette odeur masculine de marquage inconscient du territoire qui crève au bas des escalators et jusque sur les quais me saute au visage et allume la splendeur. Les auréoles caramélisées se font Iles rousses dans l’ordure. Remontent les vestiges laqués de leur trajet. Dessinent en creux sur des murs où son ombre ne s’est jamais projeté ce corps musical concentré et pudique dont le regard avait, un intense moment, aspiré mon âme.



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publié par Viviane Lamarlère - dans autobiographique
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