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Musique de la semaine

Arundo Donax

10 mars 2008 1 10 /03 /mars /2008 09:31

Décembre 1967.
L’aéroport du Bourget se remplit de ces cohortes de coopérants mal réveillés qui après deux mois de vacances en métropole repartent, pour la plupart, vers un pays à découvrir. On lit sur les visages la même fatigue que sur le skaï effondré de leurs valises toujours sur le qui-vive. Une grande famille, les expatriés. Une famille de bourlingueurs qui se croisent, se séparent, se retrouvent au gré des affectations. L'hotesse du comptoir d’enregistrement a beau arborer son plus beau sourire de six heures du matin elle ne peut empêcher la grogne de monter. L’avion a du retard, la piste est enneigée . Les passagers retrouvent vite leurs réflexes de là-bas : palabres à n’en plus finir pour négocier quelques suppléments de bagage gratuits, palabres arrogants qu’une étape de ce vol va renvoyer à un peu plus de modestie.

Le DC8 est piloté par un commandant de bord que tout le monde connaît. A force de se balader d’un pays à l’autre, parfois en changeant trois fois par an de paysage, on connaît tous les équipages d’UTA. Celui-là, c’est un marrant. Il aime faire partager à la cabine ce qui se passe dans le cockpit. Et au décollage, histoire sans doute de nous mettre dans l’ambiance, explosent dans la carlingue ces paroles :

"Monsieur le président
Je vous fais une lettre
Que vous lirez peut-être
Si vous avez le temps"


Ricanements des jeunes, tronche fermée des vieux de la vieille. Si les commandants de bord formés à l’école française de l’aviation civile se mettent à diffuser des trucs pareils, où va-t-on, je vous le demande !!!

Annonces habituelles, hôtesse qui passe des bonbons et montre le bon usage du gilet de sauvetage qui ne sauvera personne sauf quelques illusions.

Je viens de recevoir
Mes papiers militaires
Pour partir à la guerre
Avant mercredi soir

L’avion pourrait prétendre être un bateau. Un caboteur pour être plus exacte. Il part de Paris, se pose à Alger, puis Tombouctou, Mopti, Bamako. Avant de piquer sur la côte ouest africaine. On l'appelle le "laitier".

C'est pas pour vous fâcher
Il faut que je vous dise
Ma décision est prise
Je m'en vais déserter

La traversée du Sahara est, comme toujours au même endroit - au-dessus du Tanezrouff - émaillée de trous d’air. « Zones de turbulences! » nous dit le commandant de bord qui semble s’en régaler et dont on imagine le sourire de gros matou amateur de sensations. Le ciel est d’un bleu comme on ne peut l’imaginer et la visibilité telle qu’on devine le tracé en nervures de feuilles du désert. Le sable rancunier se venge ainsi du vent qui déplace les dunes et empêche toute végétation de se stabiliser dans les oasis..

Ah tu ne veux pas d’arbres ?
Je me ferai donc feuille
De silice.

Milice..

Monsieur le président
Je ne veux pas la faire
Je ne suis pas sur terre
Pour tuer des pauvres gens

Il nous met en boucle la musique. A l’époque, il n’y avait pas d’écouteurs individuels. Que l’on veuille dormir ou non, avec ce commandant de bord là, on avait droit à sa lubie du moment .

« Mesdames et messieurs et les enfants, nous allons atterrir dans quelques instants à Lagos. Je vous prierai de ne pas faire les mariolles. C’est la guerre là-bas et je n’ai aucune envie d’un incident diplomatique à cause de mes passagers, OK ? Bordel, tu me la cherches ma feuille ? Elle est passée où ? C’est compris les zozos ? Un peu de ... comment on dit, aide moi, bon sang... un peu de modestie. A peine le pied posé sur le sol Nigérian, de la modestie. Que je n’aie pas à regretter de vous avoir mené à bon port... enfin si on peut dire. » Fou rire dans la cabine de pilotage. Elle le trouve beau, l’hôtesse, son pilote.

« Et que tout le monde soit là au moment du départ. Pas des qui traînent, il n’y a plus de duty free à l’aérogare, vous vous ramenez aux portes d’embarquement sans lambiner. » Il nous parle comme si on était à l’armée, mais c’est son style. Il atterrit tellement bien qu’on lui pardonne. Les pistes en Afrique tiennent plus de la tôle ondulée que du billard. Lui se pose là-dessus comme les graines de kapok sur la latérite, avec une tendresse d’amant sur une peau dont on connaît toutes les réponses .

Demain de bon matin
Je fermerai ma porte
Au nez des années mortes
J'irai sur les chemins

La porte s’ouvre.
Curieusement, pour une fois, la chenille de passagers qui s’ébranle vers la sortie est un peu pincée. Même l’hôtesse est pâlichonne. Et il y a de quoi.

Sensation d’abord de recevoir une douche tiède qui remonterait du sol. L’humidité ici dépasse l’entendement et même le supportable. Au bas de la passerelle, deux militaires, mitraillette au poing. Fouille obligatoire, rapide mais obligatoire devant tout le monde. Pas question de regimber, ils ont l’air de se prendre très au sérieux.
Escale d’une heure. Les gens ont l’air coincé. Il faut dire qu’un militaire par passager dans le hall de transit, cela fait une curieuse impression. Nous nous asseyons à une table sur ordre d’un garçon de café en treillis.

-How many coffees ?
-Two coffees.
-You are five.
-Yes but, children..Limonade please..
-No limonade!
-Orange juice ?
-No.. Only coffee.
-Well, two coffees.
-No, five coffees.

Evidemment, quand le barman prend la commande avec un fusil mitrailleur en guise de stylobille, cela vous convainc assez vite de la supériorité de l’arabica sur toute autre boisson .

Retour dans l’avion . Le pilote est là, tranquille, les avant- bras reposant sur les sièges. « Alors, c’est sympa Lagos, hein ? le café !! Super le café de Lagos !! Tout le monde est là ? On se tire ! »

« Refusez d'obéir
Refusez de la faire
N'allez pas à la guerre
Refusez de partir »


« Mesdames Messieurs, décollage imminent en direction de Douala. Pour ceux qui prendrait leur correspondance par train en direction de Yaoundé, bon courage et bonne excursion. Ils n’ont pas fini d’en baver des ronds de chapeau, les branques. Tu l’as déjà pris ce train ? 24 heures pour faire 200 bornes. C’est pas mal, remarque, le Cameroun... pas mal. Mieux qu’ici... Oh, le Hahidjo, il a son lot de pendaisons aussi, mais c’est quand même plus calme, et les pistes, du billard... du billard... Allez poulette, un café! »

Je ne suis pas sur terre
Pour tuer des pauvres gens…


 

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publié par Viviane Lamarlère - dans autobiographique
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commentaires

Ut 30/06/2008 14:14

Magnifique voyage!J'en suis toute courbatue, éblouie, perdue, en somnolence peureuse et ravie!

Russalka 01/07/2008 22:56


Un voyage véridique, un jour je raconterai les voyages en paquebot, ou certains vols en DC3 au-dessus du Cameroun dans des avions qui servaient habituellement à
transporter la viande.
Contente que vous en ressortiez avec les mêmes sensations physiques que moi ;o) à l'époque.


le bateleur 30/06/2008 00:58

Ma première bonne note en français de toute mon existence d'élèveprécisément sur cette lettreou plutôt qur sa versioin censuréeavant ce devoir je n'avais j'amais eu que des notes en dessous de la ceintureces coups qui vous mettent KOcette pof de françaisde loinje lui dit ainsi qu'à Viviane qui rend ce texte si présentmerci !

Russalka 01/07/2008 22:51


Et à toi qui as lu ces pérégrinations véridiques
car cette scène est tout ce qu'il y a d eplus authentique
mille merci
cette chanson, le commandant de bord la chantait faux comme ce n'est pas permis
mais avec tant de conviction...
Contente qu'elle t'ait valu une bonne note qui réconcilie avec l'étude quand on est un peu faché avec celle ci (sourire)


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