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Musique de la semaine

Arundo Donax

23 septembre 2007 7 23 /09 /septembre /2007 16:10

Ma pauvre grand-mère. J’avais toujours été intriguée par le rapprochement entre certaines photos où elle semblait aussi grande et élancée que son mari, et la déformation hideuse de son dos que l’âge seul ne pouvait expliquer. Lors de leurs mémorables disputes, des menaces fusaient parfois, que les dents ne retenaient pas. Des menaces de ma grand-mère de tout dire à ses petits-enfants, qui se terminaient par la migration de mes grands parents dans les dépendances de la propriété. Ils y retrouvaient un peu de paix sans doute.

De notre côté, le répit durait le temps de faire croire que ces deux vieillards indignes étaient la cause de tous les maux du monde et qu’enfin la vie allait commencer. Le temps surtout pour ma mère de se retrouver seule régnant dans ces murs que ses parents gardaient, entretenaient, jardinaient tout du long de l’année . Naïfs que nous étions. Ma mère a toujours été diaboliquement inventive pour se trouver des souffre-douleur et semer la tempête en se faisant passer pour une martyre.

Et je sais aujourd’hui, hélas, que ces purges virulentes, très habilement amenées puis conduites sur le théâtre maternel lui étaient indispensables comme l’eau au poisson ou la terre à la plante. Une "scène"  comme nous le disions alors nous laissait espérer trois ou quatre jours de tranquillité et d’amabilité envers chacun. Mais très vite une sorte de trop plein réclamait de sortir, dont le mystère de l'origine reste entier pour nous tous.

Le scénario en était à vrai dire, usé mais très efficace. D’un fait totalement anodin ( cela pouvait aussi bien être un jouet mal rangé que notre serviette de table tombée au sol),  notre mère retirait matière à remontrances tellement injustes dans leur excès  que nous nous rebellions. Papa prenait toujours notre défense, et nous finissions par redouter ce parti pris car cela ne faisait qu’ envenimer la situation. En moins d’une demi-heure, elle était remontée au point de bousculer les meubles, renverser les objets, prise d’une sorte de folie gesticulatrice, tournant comme une machine autour de nous en nous insultant.

Pour finir, en tapant des pieds comme la petite fille coléreuse qu'elle est toujours restée, hurlant que personne ne l’aimait ( et je dois à la vérité de dire que nos protestations avec le temps se firent de plus en plus molles), elle mettait en scène une tentative de suicide qui n’était naturellement pas vouée à la réussite mais dont nous sortions démolis. Tous. L’ imagination ne lui manquait pas, entre la tentative de défenestration, la moitié du corps dans le vide mais un bras agrippant tout de même la fenêtre par précaution, le vingt-deux long rifle de notre père non chargé pointé sur la tempe, les fils électriques branchés qu’elle menaçait d’un ciseau de trancher, le feu mis aux rideaux, les médicaments etc .

Parfois je courais dans ma chambre car le souvenir d'un vieux film en noir et blanc, un de ces mélos sans paroles mais non sans piano, m'était revenu brutalement en mémoire. Et je voyais ces jambes s'agiter, ce buste se tordre comme celui des stars Hollywoodiennes outrancièrement maquillées et à la coiffure au bol. J'en riais en silence tant la scène me semblait grotesque. Je me souviens d’une fois où elle avait avalé un tube entier de vermifuge, le fameux vermifuge RC, avec les suites gastriques que l’on imagine… Puis ayant été empêchée par la force de mettre fin à ses jours, ayant reçu la preuve par nos suppliques que la famille toute entière ne supporterait pas l’idée qu’elle disparaisse, elle allait se coucher et réapparaissait quelques heures plus tard, calmée et très morose.

Conditionnées à n’être que des « merdes » des «  putes » quand à l’âge de dix ans nous avions des camarades garçons, des « petites salopes » et des « lesbiennes » quand nous ramenions à la maison nos camarades filles, alors que notre seul crime était de tenter de vivre comme des enfants, nous en avons engrangé pour toujours le sentiment nauséabond d’avoir été dès le départ coupables, responsables de la souffrance maternelle. Elle semblait prendre un plaisir malin à nous rendre comptable de sa vie avec ce sale type qu’était devenu pour elle son mari. D’ailleurs, nous disait-elle souvent, si nous n’étions pas nées, elle aurait pu «  refaire sa vie ». Notre simple existence était une entrave à la sienne, dont auraient été jaloux bien des personnes tant elle était facile, luxueuse même. Mais il faut posséder un minimum de dons pour le bonheur et ma mère n’était douée que pour le conflit. De ses guerres quotidiennes, nous sentions tous, lorsque nous osions encore en parler entre nous, qu’elle espérait sans se lasser une issue heureuse, une purification des êtres, une linéarité paisible à jamais ininterrompue.

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publié par Viviane Lamarlère - dans voyages de l'âme
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