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Musique de la semaine

Arundo Donax

10 juin 2007 7 10 /06 /juin /2007 15:49

Le tissage
Faites silence chut… chut.
Oh! les bavards… vous me filez du mauvais coton à parler comme ça... Chut !

Et si pour une fois je vous tissais une histoire de première importance ?
Pensez-vous qu'il y a encore en ma besace sufisamment d'écheveaux pour remplir un tel canevas?

Cousons...

Cela se passait en ma lointaine Afrique, du temps où la terre était rase comme le crâne d’un nouveau né, tellement rase et brillante que chacun des
animaux allait lentement pour ne pas tomber. A part Gecko qui s’accroche partout et même la tête en bas, Serpent qui glisse pour la beauté du geste et Lion qui se déplace surtout en bondissant sur ses proies et dort le reste du temps.

C’était une situation très embêtante.

Lapin aurait bien aimé se fabriquer un terrier ou se cacher dans des feuilles mais il ne poussait rien sur cette terre-là, et Lapin passait donc sa journée à
patiner avec ses semblables pour échapper à Lion.

Eléphant aurait bien aimé s’isoler mais on ne voyait que lui et ses frères à des kilomètres à la ronde.
Les antilopes restaient serrées les unes contre les autres au bord du seul marigot de cette terre en attendant que Lion bondisse sur l’une d’elles en faisant un grand Roaaaaaaaaaaaaah.

Quant à l'Homme… il se faisait tout petit derrière les antilopes et lorsque Lion essayait de l’attraper il courait courait en tous sens  les bras au ciel en poussant des cris aigus jusqu’à fatiguer la bête.

Cela ne pouvait plus durer.


Ce matin-là  Lion se réveilla de fort méchante humeur. Il avait passé sa nuit à rêver de l’Homme et était bien décidé à en finir avec cette espèce bizarre à la voix pointue.

Il bondit de son premier baillement jusqu’au bord du marigot, caressa tendrement la croupe d’une antilope - ce qui fit pousser de longues cornes de mécontenteries à son mari - et de bond en bond parvint à l’Homme, encore recroquevillé au sol.

Mais en ces temps-là, Homme percevait encore, même dans le plus profond de son sommeil, les odeurs fauves et rouges remplies d'intentions bonnes et surtout mauvaises. Il ne lui fallut pas plus de deux clignements pour se lever et courir comme un fou. Homme était trop drôle à regarder courir. Il faisait des moulinets  avec les bras et surtout les jambes qui finissaient par faire loucher tout le monde.

C’était un matin plus malin que les autres.
Pendant sa fuite éperdue
Il rassembla
Le feu de son corps
L’eau de sa bouche
L’air de ses poumons
La terre de son imagination

Il conduisit tout cela dans l’arrière de sa gorge sans trop savoir ce qui allait en naître mais il ressentait dans le mondre petit poil de sa peau que c'était la meilleure idée qu'il ait jamais eue.

La boule d’éléments dans sa gorge le gênait un peu pour respirer mais la langue en bougeant d’avant en arrière comme une navette ramenait tout doucement ce mélange jusque devant le peigne des dents.

Il lui vint alors au "sauve-qui-peut" d’ouvrir la bouche et laisser sortir ce qui s'y nattait. Et à sa grande surprise - Homme est toujours le premier surpris des conséquences de ce qu'il fait - surgit en plis lourds et souples à la fois un tapis aussi insensé que multicolore, dense autant en lumière qu'en textures, volumes et épaisseurs.
La natte se dévidait dans toutes les dimensions, à toucher le ciel et le fond de la terre, les fils qui la constituaient explosaient au dehors de formes toutes plus étonnantes les unes que les autres, des formes jamais connues.

Homme tissait tant et tant que Lion se prit les pattes dans cet incroyable ouvrage et s’assomma à moitié sur un caillou aigu qui s'y trouvait brodé.

Lion hébété se frottait la tête avec le caillou.

Et Homme continuait de tisser avec sa bouche.

Le paysage alentour et même au-delà était nu et dévasté autant que peut l’être aujourd’hui la savane. La bouche de l'Homme le recouvrait d'un immense tissu de mots élancés et verts comme les arbres, de buissons odorants et fruités, de lianes sur lesquelles étaient agrippés des singes, de collines plus hautes que le garrot d’Eléphant, de villages fortifiés aux toits de chaume, de marigots suffisamment éloignés les uns des autres pour que chacun puisse boire sans être mangé juste aussitôt.

Et surtout d’une poussière sur laquelle les traces des uns et des autres imprimaient une sorte de langage qui ne serait compréhensible que des seuls initiés.

Lion rugit de lassitude, se dépêtra tant bien que mal du tapis qui maintenant recouvrait sa tête, non sans emporter quelques herbes pour s’en faire un collier et le caillou comme grigri puis s'en alla bouder sous un baobab qui finissait de se déplier.
Lapin se dépêcha de creuser un trou dans la terre et s’y roula au frais.

Serpent mit son regard vertical à l'affut des petites souris qui sortaient du tapis en se disant que c'était de bonne politique.

Et l’homme repartit fier de son travail, un poids en moins dans la gorge et des rêves plein la tête.

Et Gecko me direz vous?
Gecko suivit l'homme car il savait que de cette bouche sortiraient des choses encore plus glissantes que le sol premier.
Ce n'est pas vrai?
Vérifiez par vous-mêmes!
Bon, je vous raconterai une prochaine fois l'histoire de Gecko et de Margouillat.

Depuis, l’homme a fait tellement de progrès qu’il fait reculer tous les animaux et même le reste et même lui-même. Mais ceci est une toute autre histoire…


 

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publié par Viviane Lamarlère - dans Les naissances du Monde
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