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Musique de la semaine

Arundo Donax

4 février 2009 3 04 /02 /février /2009 02:42

Elle s’est déprise comme elle était venue.
Avec une brutalité envoûtante et douce.
Avec cet aplomb rare des rêveuses passionnées .

Je n’ai jamais trop su si elle rêvait à haute voix ou me contait la réalité à mi voix.
Je me souviens de son regard , planté dans le mien comme deux flèches noires et brillantes, les narines palpitant ma silhouette, le buste tendu vers l’étreinte, n’importe où.
Manque.
Manque d’amour manque d’estime de soi manque de ces échos restaurants qui construisent une personne.
Manque prodigieusement comblé par la dimension du rêve.
Je crois que c’est Chateaubriand qui écrivait « Le cœur se serre à la séparation des songes tant il y a peu de réalité dans l’homme ».
Cette jeune femme qui pour la première fois entamait une démarche analytique, je savais qu’elle m’aimerait d’emblée à la folie et qu’elle fuirait très vite en emportant sa peine encore vierge, sa faim contradictoire d’ordre et de chaos dans une vie qui ne lui avait offert que le second.

Elle semblait préoccupée uniquement de se dire, non pas de se comprendre, mais de se dire, de formuler tout l’inconnu d’elle même posé au bord de ses lèvres en attente de surgir depuis toujours.

Lorsque je lui proposais d’analyser un peu ses réminiscences, elle rougissait, se raccrochait à son sac à main, combien vous dois-je docteur puis partait à petits pas pressés mais irréguliers, presque bancals, se heurtait au chambranle de la porte comme pour laisser trace de son désarroi, sans un au revoir.
Elle prenait congé de moi comme on prend congé de la vie et je sentais au-delà de la distance qui séparait chacune de nos rencontres, je sentais qu’elle était en apnée dans l’attente du prochain rendez-vous. Qu’au lieu de faire ce retour sur soi qui paradoxalement fait aller de l’avant en psychanalyse, elle se terrait, bouche rentrée, âme enfouie, corps précaire, pensée en sursis.

Elle venait à chaque fois avec de ces histoires vécues formidables, la subite envolée d’un tas de feuilles mortes dans un square, les mouvements des cailloux dans son jardin dont elle suivait pas à pas l’évolution entre nous soit dit apparemment plus rapide que la sienne. Tout avec elle prenait une dimension extraordinaire. A tel point que je ne pouvais m’empêcher de penser «  est-ce la vérité ou un rêve ? »

Un jour que je le lui demandais, lui faisant remarquer que ses mille histoires dans leur banalité merveilleuse pouvaient aussi bien être de la réalité que du rêve, elle fit ce qu’on appelle chez les nourrissons «  le petit bec » puis fondit en larmes.
Je la mettais en doute, je la soupçonnais de me raconter des bobards .
Pour la première fois de tout notre cheminement ensemble, elle se leva avec lenteur, le corps muet de ces précipitations exquises qui savaient si bien me retenir à elle, posa la somme sur le bureau et parti sans un regard, droite, nue de cet échouage hebdomadaire qui la rendait si attendrissante.

Le rêve…
Il était sa seule nourriture.
Je venais de l’affamer.
Je ne m’en suis rendu compte qu’après, lorsque le manque est lui aussi venu s’installer en moi.
Manque d’elle.
De cette façon si enjôleuse et enfantine qui était sienne de faire douter pour mieux maintenir vivante l’attente de l’autre rive.
Elle n’avait pas besoin de se connaître.
Juste de poursuivre éveillée son envie perpétuelle de revenir au monde  pour la toute première fois…



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publié par Viviane Lamarlère - dans Chemins de solitude
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