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Musique de la semaine

Arundo Donax

26 septembre 2007 3 26 /09 /septembre /2007 15:45


Au commencement donc était ma grand-mère.
Si mon grand-père était droit, très beau, très typé,  sa femme était sur la fin de sa vie toute petite et déformée par une cyphose. Je n’ai appris que récemment quelle en était l’origine effroyable.
Elle crochetait des heures entières et avec beaucoup de talent, sans modèle, des napperons, des gants, des serviettes que sa fille s’empressait de cacher au fond d’un placard et dont la disparition nous valait de temps à autres quelque règlement de compte aigre-doux, prélude à des échanges plus musclés.

J’ouvrais souvent le placard où ils étaient jetés et m’identifiais aisément à cette diaspora de fil blanc ou crème tapie dans l'ombre.
Sans doute en était-il de même pour ma grand-mère.

Abandonnée par une jeune fille de «  bonne famille » comme on dit toujours dans ces cas-là sans trop savoir ce que cela recouvre, elle avait grandi dans  un orphelinat, élevée avec un mélange de froideur et de justice dont elle était reconnaissante à «  ces dames ». Puis elle avait été placée comme femme de chambre dans un beau quartier de Paris. Elle aimait ce métier d'obéissance et de propreté qui l'avait conduite Avenue Marceau, où son futur époux travaillait quant à lui au guichet de la banque de France. Ils se sont aimés, cela est une certitude. La manière dont elle en parlait, le nommant  "le Père" nous en disait long sur son attachement et son admiration pour cet homme qui avait fait d'elle une dame à son tour.

J’étais infiniment troublée par le hiatus entre la gentillesse avec laquelle elle s’occupait de ses petits-enfants et ce qui les dévorait, sa fille et elle. Dans les moments où il me restait assez de recul par rapport à tout cela, j'en arrivais à rêver qu’à la faveur d’une nième dispute une explication de cette distorsion se matérialiserait sur le carreau de la cuisine.

Nos parents faisaient carrière en Afrique, dans ces pays abandonnés aujourd’hui mais qui ont un temps rêvé d’un avenir. Nous vivions là-bas dans un luxe effrayant, entourés du gratin local à l’embonpoint alcoolisé, servis par des boys, nounous et autres chauffeurs et jardiniers. Le personnel était bien traité à la maison, je me dois de rendre cela à mes parents.

Il me reste souvenirs de quelques-uns d’entre eux avec lesquels je passais beaucoup de temps, ayant toujours été attirée par l'alchimie des aliments et l'entretien d'une maison dont les gestes répétitifs étaient, déjà, au coeur du chaos familial des propositions vraies, tangibles, auxquelles me raccrocher.

Edouard de Brazzaville qui se cuisinait le midi de grosses chenilles vertes et dont les pratiques culinaires m’avaient inspiré de déguster une pleine tasse de petites chenilles d’un délicieux orange serti de noir, pleines de poils. Vivantes bien sûr. Je m’en étais tirée avec un « inexplicable urticaire », car naturellement je me gardai bien de conter mes exploits au médecin appelé pour constater la floraison quasi instantanée qui avait suivi mon repas. Edouard que nous avons ramené en France pour le sauver des événements de Poto-Poto.

Kaboré de Ouagadougou. J’avais 15 ans et lui à peine 20 quand,  à sa demande, je lui ai appris à lire. Sa  beauté ambrée de Peul, ses yeux de biche, son sourire empli de compréhension pour la souffrance qu’il devinait chez nous me troublaient au-delà de l’imaginable. Il ne pouvait pas ignorer mon intérêt d’adolescente pour lui et souvent, quand nos regards se croisant se terminaient en fou rire, quand, penchés tous deux sur le cahier où il écrivait, nos têtes se frôlaient, je pestais contre le pseudo ordre des choses qui me rendait impossible d’envisager de tomber amoureuse du boy de mes parents. Je crois pourtant que nous l’étions l’un de l’autre et sans espérance.

Un jour il fut piqué par un de ces scorpions gris qui pullulent au Sahel. En quelques instants son visage se couvrit de sueurs. Mon père le coucha avec précaution sur le divan du living-room, puis alla chercher à l’institut Pasteur l’anti-poison. Ce fut la seule fois où, en l’absence de témoins,  nous avons osé nous tenir la main l’un l’autre.

Quand Kaboré a su lire, il passa un concours pour devenir motard de la garde républicaine. De temps en temps il venait à la sortie du lycée prendre de mes nouvelles et me montrer sa monture. Il était d’une délicatesse infinie dans cette transition si difficile pour nous tous où son absence de la maison pesait. Et puis un jour il est venu nous annoncer son mariage. Sa femme était de la même ethnie que lui, pleine de timidité. Je lui en ai voulu quelques temps d’exister mais c'était l'année du bac, j’étais promise à rentrer en France et il était hors de question de laisser un  chagrin sur cette terre de latérite où j’étais seize ans plus tôt venue au monde.

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publié par Viviane Lamarlère - dans voyages de l'âme
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