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Musique de la semaine

Arundo Donax

14 mars 2012 3 14 /03 /mars /2012 09:13

 




Elles le regardaient toutes avec des yeux  de louves.
L’une d’elles rameuta d’un signal muet ses compagnes. Elles s’assirent en cercle, avec ce sens de l’espace qui leur était inné. La veillée pouvait commencer.
Tous les ans, c’était la même rengaine, la même invite inéluctable et pour lui si intimement, si infiniment douloureuse.
Assis au sommet d’un tertre suffisamment élevé  pour échapper à leur convoitise, il balayait du regard la plaine autour de lui, qu’elles remplissaient à perte de vue. Quand un silence attentif s’était fait, le docteur Bonenfant cherchait dans sa mémoire, répétant à mi-voix : "
Un souvenir de Noël ?... Un souvenir de Noël ?... " Et tout à coup, il
s'écriait :
- Mais si, j'en ai un, et un bien étrange encore ; c'est une histoire
fantastique. J'ai vu un miracle ! Oui, mesdames, un miracle, la nuit de
Noël."
Tous les ans ces quelques mots agissaient comme un philtre. Par quel miracle tenait-il depuis si longtemps ? Si longtemps qu’il ne savait plus quand cette terrible histoire avait commencé.
L’empreinte de la peur sur sa peau était pourtant encore très visible…

Sans autre éclairage que celui de la pleine  Lune,  il se retrouva seul, transi, face à elles, nuit grenue et percée de regards affamés.

« C’était il y a des dizaines peut-être même des centaines d’années, j’ai perdu le sens du temps, certaines d’entre vous n’étaient pas encore nées, Noël se préparait dans mon petit village, j’ étais déjà trois fois grand-père et ce soir-là…


Ce soir-là, c’était l’heure de personne. Le vent était de biais, il débauchait les feuilles et glaçait les fenêtres. C’était en quelle année ?
4008, Noël 4008 !
Oui, ça me revient maintenant. Ce soir-là, j’attendais mes enfants au triway. La nuit était d’une beauté jamais tenue dans le regard auparavant.
Il faisait déjà sombre, mais le ciel se parait d’un bleu cobalt profond, presque vert. Je me laissais noyer lentement dans cette teinte éclatante, jusqu’à  perdre tout repère. Je sentais bien qu’au-delà de l’horizon, le tonnerre se cachait, comme apeuré par cette couleur vive qui lui servait de toile.

A quelques pas, à peine,  un chêne
semblait flotter au-dessus du sol.
Nu de ses feuilles emportées par l’hiver, il offrait sa silhouette à un vent glacé.

Soudain les extrémités des branches se saisirent des nuages et les déplacèrent avec précaution dans l’espace, comme on arrange le linge humide sur un fil.
Puis les doigts de l’arbre se sont refermés sur le plus gros d’entre eux et en ont arraché le tissu cotonneux, dévoilant une lune cassée par des flammèches excentriques et légèrement transparentes. Il n’y avait plus de perspective autour de moi, rien que cet arbre jouant avec un ciel à la fois complice et crispé sur les éclats à venir.
C’est à ce moment là que je les ai entendu hurler. Les bandes. »

Elles s’agitèrent dans le parterre, muscles du cou saillants vers lui.

« Les bandes. Vous n’avez pas connu cela, vous autres, malheur ! Le cœur des villes était depuis des siècles ceinturé de gilets pare-hordes, protection des biens et des personnes oblige, hélas ! Régulièrement les bandes de l’un ou l’autre bord parvenaient à chever des brèches puis se rejoindre et mettre à feu et à sang les rues, les immeubles, les porte-ailleurs.

Le hurlement de ce début de nuit là était plus terrifiant que les autres nuits, empli de haine et de désespoir. Par instants un feulement amoureux venait en trouer l’étoffe. Car de chaque côté de la ceinture, des amours étaient nées dont on avortait les fruits et … comment vous dire… c’est des mères qu’est partie la violence qui mit un terme à toutes les violences.
Oui, des mères.

A ce point-là du récit, il savait qu’il lui faudrait peser chaque mot et chaque silence. Elles étaient nerveuses, ce soir, bien plus que l’an dernier pour le peu qu’il puisse se souvenir d’autre chose que de cet accident tragique dans le cours de l’espèce.



« Mes enfants ne sont jamais arrivés ni mes petits-enfants. Leur triway fut incendié par les bandes de l’intérieur, il n’y eut aucun survivant.
Mais le plus terrible, c’est que ce soir-là, les mères, sans qu’on sache comment elles s’étaient donné le mot, allez savoir ce qui se passe en silence dans la tête des femmes, les mères se rejoignirent, et donnèrent l’assaut, tous bords confondus, à ce monde d’hommes que leurs mâles leur avaient fabriqué depuis des millénaires, cet univers sec et froid, aussi froid que le marbre entaillé au ciseau, qui ne tient jamais compte des trois seules choses essentielles ici-bas : la naissance, la vie et la mort.

Ce fut la pire des horreurs imaginables. J’assistais depuis les contreforts de ma bannicity à des combats d’une violence indescriptible quand soudain, un choc électrique secoua la surface de la ville. Une onde fluorée roulait d’un immeuble à l’autre, entrait dans les soupiraux, caressait les façades  avant d’en exploser la structure, cernait les rues. On aurait dit que cela venait du profond de la terre, comme un  cri de rage en couleur, un cri de révolte de l’argile et de la mer réunies.
Et c’est alors qu’advint l’irréversible.
En chaque être, homme ou femme,  était tapi un animal, faucon, requin, rat, porc, pie, tigre, que sais-je. Par la bouche et les mains et chaque pore de leur peau s’échappèrent les bêtes  enfouies,  oui, comme je vous le dis. Vomir serait plus proche de la vérité. C’était ahurissant de voir ces hommes et ces femmes accoucher ainsi de plumes ou de poils, mon Dieu, moi qui ai mis au monde tant et tant d’enfants… c’était à dégueuler ces formes qui s’excavaient d’une bouche ou des yeux, s’ébrouaient rapidement puis,  obéissant à l’instinct de leur espèce propre partaient en toutes directions selon qu’elles étaient prédatrices ou proies,  laissant les dépouilles humaines se consumer au vent chaud qui courait sur la ville. A dégueuler.

La fureur gagna la terre entière.
Les forêts, les déserts, les mers, Dieu, on n’imagine pas quelle secousse ce fut pour la Terre, de se voir débarrassée en quelques heures de son plus terrible prédateur.
Les animaux ensemencèrent à leur rythme la planète, un ordre nouveau s’instaurait qui respectait le cours de l’eau et la danse des savanes.
Je n’avais pas participé aux combats, mais j’avais vu ma femme…  oui, toi…  au premier rang… toi que je croyais biche et qui t’es faite louve cette nuit là. Je t’ai vue, arrachant les tripes d’un renard et ferrant de tes crocs avec tes soeurs la gorge d’un ours jusqu’à éclater l’aorte en jets obscènes. Elle m’ont épargné sur tes ordres.
Je ne t’en suis pas reconnaissant.

Non… Pas rec...
Le Docteur Bonenfant enfouit alors son visage entre ses mains et se mit à sangloter.
Elles, en contrebas, reculaient doucement. Chaque année, parvenues à ce point du récit, elles sentaient courir le long de leur échine une émotion étrange sur laquelle elles ne mettraient jamais de mots.
Il se reprit alors.
« On ne sait comment l’expliquer et maintenant que les bibliothèques ont été dévorées par les rats ou souillées par les mites, je ne peux que supposer, mais il me semble que je fus à un moment touché par cette onde fluorée qui recouvrait la ville.
Tenez, regardez mon bras… regardez, ne fuyez pas, regardez ! »

Les louves se levèrent du plus lointain de l’horizon, puis, sans doute croyant sur parole cet homme doux qui chaque année leur racontait la même histoire, elles se rassirent.
« Depuis, je n’ai plus besoin de manger ni de boire et je crois que je ne mourrai pas et porterai en moi à tout jamais cette horreur. Oui, cette nuit-là, il eut un miracle, j’en suis la preuve vivante. Je suis à moi tout seul l’éternel masculin, ah ah… bien bonne, l’éternel masculin … Qui sait si c’est un bien ou un mal ? Vous le savez vous ? Hein, l’éternité, vous le savez vous ce que ça fait, la perspective de l’éternité ?

Il semblait épuisé, les mains posées à plat sur les cuisses, le regard vide, son dos voûté accueillant le froid qui descendait des montagnes derrière lui.
Déjà les derniers rangs se clairsemaient, quelques bêtes plus enragées que les autres par le récit s’étaient mises en chasse des hyènes affamées par la chaleur des pelages.
Il se leva du promontoire. La nuit était bien avancée et son gîte là haut. Si long le chemin qui le menait d’un lieu à l’autre sur cette planète désertée des hommes.
« Bon. C’est pas tout ça, faut que j’y aille, demain, enfin… demain… manière de parler, plus la notion du temps,  demain c’est Noël chez les éléphants et après demain.. où est mon carnet, bon sang, mon carnet, ah… voilà. Après demain les dauphins. Un souvenir de Noël.
Un miracle, oui… un étrange miracle.


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publié par Viviane Lamarlère - dans Fictions courtes
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commentaires

L'Oeil qui court 07/04/2012 22:20


Un texte surprenant d'une grande richesse imaginative, fort et passionnant.

Russalka 09/04/2012 16:28



 


Merci l'Oeil qui court, c'est sympa!



ulysse 16/03/2012 17:05


Quel conte terrible et étrange !

Russalka 17/03/2012 09:52



 


N'est-ce-pas ;o))) cette proposition d'atelier m'avait bien plu, je dois le dire, sacré Dr Bonenfant!



Miche 15/03/2012 04:51


Ha, je ne saurai que redire, encore, que ton talent de conteuse est grand !


 

Russalka 17/03/2012 09:49



 


Merci Miche, cela fait si longtemps que je n'ai écrit de contes, mais depuis deux ans mon travail au jardin m'éloigne
de la toile, de l'écriture etc... Alors d'autant plus heureuse si ce vieux conte ressorti de son linceul a pu vivre quelques instants dans quelques regards...



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