Roland de Lassus: Partition du Psaume Miserere Mei
Si l'influence formelle de l'Antiquité est indéniable dans les domaines de l'architecture, de la peinture ou des
arts décoratifs sous la Renaissance, pour des raisons évidentes la musique échappe définitivement à tout catalogue. En effet, aucune oeuvre musicale de l'antiquité n'a survécu hors les
lourds traités d'esthétique et de notation. Celles dont nous avons retrouvé trace récemment tiennent
sur un bout de papier...
Penser l'époque musicale dont il est question ici en référence à des techniques, sonorités, orchestrations de l'Antiquité conduit donc à une impasse - même si les poètes tels Ronsard ou
Baïf fondèrent une académie réunissant poètes et musiciens, texte et instrument, à l'instar des Académies Grecques - il n'y eut aucune Renaissance musicale parce que tout simplement
(contrairement aux autres arts) il n'y eut aucune rupture stylistique majeure en matière de musique entre le Moyen-Âge Européen et les débuts de l'époque Baroque.
Nous parlons donc de musique DE la Renaissance pour qualifier cette école franco-flamande dans ses déclinaisons successives.
L'école de Munich constitue de ce point de vue l'apogée de ce mouvement très fluide et polymorphe qui a voyagé du milieu du XVème siècle à la fin du XVIème dans une Europe tourmentée mais
vivement créative. On y voit considérablement progresser les technologies, s'élargir le monde, s'installer de nouveaux rapports entre citadins et paysans, clercs et laïcs.
Souvenez-vous... Nous sommes partis de Cambrai, avons fait
une longue halte à Paris auprès de Josquin des Prez et Pierre Attaingnant puis de
Janequin. Mais Venise et ses prodiges nous attendaient et nous voici - comme l'espace s'emboucle - de retour dans le Nord de
l'Europe.
Cette époque de naissance de l'Humanisme est rapidement marquée par le fractionnement de l'église catholique.
Quelques quarante ans plus tard éclatent les guerres de religion qui saignent le Royaume de France. Nous en connaîssons tous
une date de sinistre mémoire:
Massacre de la Saint-Barthélémy(23-24 août
1572) Peinture sur bois de François Dubois (1529-1584)
La création musicale au demeurant féconde suit les injonctions des théologiens. Luther a très bien compris que le chant
favorisait l'apprentissage collectif et la participation active des fidèles à travers des oeuvres issues bien sûr de chants sacrés mais aussi des danses et chansons populaires. Ainsi naissent
en Allemagne les chorals auxquels le grand Jean-Sébastien Bach donnera lettres de noblesse.
Calvin de son côté n'accorde aucune bienveillance à la pratique musicale. Mais les deux hommes opèrent une vraie révolution: la langue des oeuvres religieuses ne sera plus le latin mais la langue que parle et comprend le peuple.
Ce bouleversement est d'une importance capitale car si les princes financent des " chapelles " au nombre conséquent de musiciens et chanteurs, les bourgeois et marchands n'ont
souvent à leur disposition que leur oreille, leur voix et parfois un luth ou une flute. Cela ne les empêche pas de vouloir imiter les grands de ce monde, jouer en famille ou entre amis.
Les textes des chansons écrits dans la langue de chaque jour et sur des mélodies aisément reconnaissables se laissent plus facilement mémoriser. La pratique musicale va connaître un essor et
une démocratisation considérables.
Cela va constituer un ferment formidable pour les formes musicales qui vont, sous les doigts des " amateurs ", s'affranchir de leurs modèles primitifs. Nous y reviendrons dans deux
autres volets relatifs à la genèse des danses de la Renaissance et celle de la musique instrumentale.
Portrait de Calvin
S'ils avaient pu être tentés par la Réforme et ses propositions d'équité et de transparence, les compositeurs de l'époque en sont pour la plupart détournés par ses exigences de modestie
créatrice. D'où le caractère quasiment militant des oeuvres écrites par les musiciens de la Contre-Réforme, pour laquelle s'enthousiasme Roland de Lassus.
Et puis... il faut bien vivre ! Ce sont les princes, non les moines, qui rémunèrent les artistes !
Né en 1532 à Mons dans le Hainaut (Belgique), Roland de Lassus est un enfant si doué que, très jeune, il intègre la manécanterie de Mons. Il y restera jusqu'à l'âge de 12 ans.
L'année de sa naissance débute la construction de l'église Saint Eustache à Paris, monument étonnant dans ses projets initiaux et évolutions. Ceci pour donner idée de la manière dont les styles
se superposaient:
Roland grandit. Après avoir été enlevé trois fois au moins par des amateurs de jolies voix enfantines assez généreux pour le rendre aux églises dont il dépendait, il suit en Italie le
Duc Ferdinand de Gonzague, général de Charles Quint.
L'Empereur qui était grand mélomane ne savait se passer de ses pages musiciens et c'est ainsi qu'Orlando va parcourir l'Europe et
y apprendre son métier. Mantoue, Fontainebleau, Milan, Naples, Rome, puis une fois devenu adulte l'Angleterre dont il est expulsé pour suspicion de complicité à un projet d'attentat sur
les personnes royales. La France de nouveau puis Anvers où il noue de durables et amicales relations avec l'éditeur Tylman Susato.
Enfin Munich où il est engagé comme chantre du duc Albert V de Bavière. Il prend la direction de la chapelle ducale en 1560 et la
gardera jusqu'à sa mort. Il se consacrera dès lors uniquement à sa charge et à la composition. S'il ne nous reste de son oeuvre aucune pièce pour orchestre
seul, les témoignages de l'époque, tel le tableau ci-dessous de Hans Mielich
ou celui de Massimo Troiano nous confirment que Lassus posa les fondements de l'orchestre de chambre moderne. Laprestigieuse chapelle ducale de Bavière était constituée en effet de plus de cinquante chanteurs et d'un ensemble instrumental
comportant violes, flûtes, hautbois, cornets, trombones, luths, épinettes, régales. Lassus savait choisir ses solistes aussi bien dans la masse des chanteurs que celle des instruments dont il
travaillait, dit-on, les effets avec grand bonheur.
Ce surdoué qui se disait lui-même fou était un grand mélancolique dont la correspondance nombreuse atteste de crises
répétées tout au long de sa vie. La fin de celle-ci sera consacrée à la musique religieuse et ses lieder sacrés se rapprochent beaucoup alors de la forme des Chorals
protestants. Il restera dans l'histoire de la musique celui qui a su concentrer dans son oeuvre le meilleur des écoles flamande, française,
italienne et allemande. Plus de deux mille oeuvres à son actif, parmi lesquellescent quarante et une chansons
françaises dont les librettistes étaient tenez-vous bien: Alain Chartier, François Villon, Marot, Ronsard, Du Bellay ou Baïf.
Sa plume légère et inventive forgée à l'esprit du madrigal assouplit le contrepoint franco-flamand, aère le style en imitation
continue, se joue des possibilités du chromatisme et du figuralisme afin de rendre au mieux les thèmes dramatiques vers lesquels le portaient son inquiétude secrète, sa hantise du destin et
de la mort. Lassus quitte ce monde l'année même où un gascon qui fut sans doute un de nos plus grands chefs d'état devient, après bien des
renoncements et changements de cap, roi de France. Avec Henri IV une période de paix s'annonce... enfin.
L'autre figure marquante de ce dernier volet est l'éditeur flamand Tylmann Susato.
Astucieusement, il mélange ses propres compositions à celles des auteurs parisiens et flamands de son temps. Mécène au goût très assuré, il assure la promotion de Janequin et Roland
de Lassus ( entre autres). Cela lui vaut un retour de flamme tout à fait justifié de nos jours car cet imprimeur qui savait saisir le sens du vent et caresser l'Ego des puissants était
triplé d'un excellent luthiste et orchestrateur de génie.
Mais place à l'écoute!
Afin de rééquilibrer cet article qui parle beaucoup de religion, je ne vous offre que de la musique Profane.
Roland de Lassus par le groupe Clément Janequin La nuit froyde et sombre
La terre et les cieux y sont dépeints avec une lenteur étalepar des phrases situées dans le grave ou l'aigu. On y a parfois l'illusion saisissante d'entendre un orgue. Les retards et dissonnances créent un sentiment d'inquiétude. Le changement de rythme dans la seconde partieannonce la naissance du jour.
Quand mon mary vient de dehors
Polyphonie dans le style parisien sur le
thème éternel du vieux mari jaloux et sa jeune épouse. Chant proche du parlé. Les rythmes et syllabes qui se
télescopent donnent idée des coups qui pleuvent...
Matona mia cara
version instrumentale de Susato exemple franco flamand de Frottola
Tylmann Susato par le somptueux équipage de Jordi Savall
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